ROSA CANDIDA
C’est vrai que «la pluie d’octembre ne finit plus», se disait Uex K. en repensant à ce qu’il venait de lire sur les murs de la ruelle graffitée. Il se rendait à pied jusqu’à Rosa Candida afin de reprendre sa méditation. Sa passion était la Renaissance de la flore et de la faune Boréale. Celle qu’on retrouvait encore près de Chibougamau sur les terres de L’Asile, pas si loin du lac Nitchequon.
La vie florale d’un édifice est toujours difficile à décrire. Rosa Candida n’y échappe pas. Chacun des espaces est une sorte d’excroissance, aucune délimitation ne se forme entre ce qui constitue une pièce, un appartement, une cloison, une poutre, les fenêtres ou l’extérieur avec ses jardins, ses sous-bois, l’horizon tout entier. Ce sont les principes biosophiques de HB-4 qui veulent ça.
La vie de Rosa Candida est celle de la feuille de saule sur sa tige intérieure, jamais sa limite. Un peu comme l’amitié.
Traverser le Hall est déjà une expérience musicale tant l’orfèvrerie impressionne même s’il y a toujours des artisans sur place en train de façonner, de plier, de marteler et d’ajourer toutes ces feuilles d’or. Uex K. aimait la musique qui s’y inventait. Nous ne pourrions pas rebâtir les solidarités mieux que musicalement.
Les plantes et les animaux nous ont tout appris, même la «Rankatabuti». Uex K. se demandait ce qu’il avait oublié.
Ça lui revenait : «…octembre colampathie lentour solirosam …»
La méditation de la Renaissance des plantes et des animaux venait de commencer. Uex K. s’y concentra. Il n’y aurait pas de discours, aucun placotage, pas de bavardage, juste le bruissement des feuilles et le lointain écho du Fleuve dans la Vallée. Chaque participant.e devait imaginer la scène, la méditer, en faire son propre milieu, considérer le tissu social, la vision des autres, les douleurs, le jeu, la couleur des choses mais aussi ce qui les constituait en fonction de la métamorphose végétale et animale de l’habitation.
Oups Malva vient de disparaître, complètement dissous par la pièce du Nord-Nuit!
Uex K. se sentait léger en cet instant. Il imaginait la famille des onagracées, ces plantes «herbacées à feuilles simples et sans stipules» comme disent les anciens manuels.

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ROSA CENTIFOLIA
Il y avait quelqu’un sur Oniris et Symbio. Quelqu’un qui déversait des flots de mémoire. Quelque chose qui avait dû se passer il y a très longtemps bien avant la première destruction.
Je ne peux pas me déconnecter et tout quitter. Ça n’avait pas fonctionné la première fois l’idée de me placer au milieu de rien, hors de tout réseau mais je ne dois pas rester ainsi sans bouger sachant que la maladie gagne du terrain et que nos vies virtuelles ne valent pas grand-chose. C’est si absurde à bien y penser. Autour et à l’écran.
Je voyais bien que Sisyphus était perdu tout comme Kencanna et Joutrin qui semblaient se dissoudre de plus en plus. Il y avait tant de malaises et de malheurs s’abattant sur la faune et la flore, la ville de Montréal allait être détruite. Les images ne trompent pas. Je me disais : rends-toi au moins jusqu’à l’embouchure du fleuve monte jusqu’au Phare et contemple. Marche, réfléchi, prends cette foutue décision sans quoi les choses redeviendront aussi mortes qu’avant, plus mortes encore qu’au temps de ton enfance et après, tant nos récits exprimèrent peu de joie.
Fais-le! Mais quoi ? C’est à hurler de désespoir ce sentiment de disparition, de désolation et de dissolution. Je crains le pire. Regarde sapristi ! Écoute ! Lève la tête ! Écris! Dis leur… Ça ne va pas! On s’enfonce de plus en plus. Vous ne voyez pas que ça glisse et que nous nous enfonçons, qu’au-delà ce n’est que ténèbres. Encore un prophète de malheur qu’ils me diront. Dépression majeure! Mais je sais bien que la vérité est là, je l’imagine je la comprends et je pressens le pire, la vérité nue, la beauté toute intérieure d’avoir appris à lire entre les lignes par-delà les images aléatoires montre bien qu’il n’y a pas de promesses sauf celle peut-être que je pourrais tenir. Ou celles peut-être que mettra en oeuvre le Mouvement.
Certaines choses n’ont pas été détruites comme il le fallait. Elles tournent sur elles-mêmes si lentement qu’elles reviennent pour nous tuer à la manière des miroirs de films d’horreurs. Vous vous souvenez de l’enfant lumière ?

Tu exagères me dira-t-on ! Tu veux encore parler de l’enfance, la mère, le père, la famille, le quartier pourri où tu es né, les jeux, l’herbe, la honte, toutes ces méchancetés que tu croyais être toi. Que tu tais et dont tu as peur qu’on se souvienne. Nous comprenons que la ville sera détruite alors agis. Parle ou tais-toi. Tout dont on se souvient, existe.
Sisyphus aimait à penser que les choses avaient changées. Que ça allait mieux et que nous réussissions notre vie. Moi non! Joutrin non plus d’ailleurs même si il s’exprimait autrement, comme le fait Calipoutte la grosse forêt. Et puis c’était absurde quelques fois la façon qu’avait Uex K. de raconter sa vie.
De nouveaux graffitis sont apparus récemment. L’un d’eux se lit ainsi : PÉRISSEZ. Ça ne dit pas périssons mais bien périssez. Je me demande quelle est la personne ou la chose qui cherche à se situer ainsi derrière un tel commandement. Ce sont ceux et celles du Mouvement probablement. Ce mot d’ordre implique une morale mais pour laquelle il n’y a plus d’espoir. PÉRISSEZ. Tous. C’est un peu comme lorsqu’il nous arrive de dire à un groupe d’enfants : DISPARAISSEZ. Mais la violence de ce graffiti est plus grande parce que la disparition souhaitée est absolue comme la solitude qui en découle pour le monstre qui a peint ce mot. PÉRIR… nous aurions compris que le désarroi était partagé, que cette perte était souhaitée peut-être mais pas complètement désirée, plutôt indéterminée et même qu’elle pourrait être regrettée.
Nous sommes au tout début du mois de janvier. Après avoir connu d’importantes hausses de température ayant fait fondre toutes les patinoires ainsi que la glace sur les rivières, ce matin, il neige, une tempête est annoncée devant s’abattre sur la Province. Le froid sibérien qui nous attend dans les prochains jours nous obligera à nous encabaner. Il n’y a pas que les multiples pandémies qui laissent leurs traces. L’intensification des changements climatiques nous enferment et nous isolent de plus en plus. La communication avec l’État québécois est maintenue. L’ordre économique soutenu. Pleine croissance aussi pour le réseau Internet. Tous les citoyens sont enfin connectés. Notre chance repose sur le fait que nous pouvons vivre à la campagne. Saule n’a pas voulu quitter la ville pour en apprendre davantage sur toute cette violence qu’elle met en parole et en musique. Et puis, il y a Rose.
Tiens, je viens de voir une Gélinotte huppée battre des ailes et s’envoler maladroitement pour se poser sur la plus basse des branches enneigées d’un Thuya occidentalis.

La nuit dernière j’ai fait ce rêve dans lequel Hildegarde de Bingen traversait le jardin du monastère de Rupertsberg. Un feu noir, des braises ulcérant les animaux, le brouillard qui atteignait les terres asséchait les plantes, nous encourions des maladies et la mort nous frappait. Au réveil, en sueur, je me suis souvenu qu’il s’agissait d’images issues de la quatrième vision du Livre des œuvres divines.
