SECONDE GENÈSE DE L'UTOPIE

L’Asile

Aujourd’hui, Albert est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un courriel de sa femme : « Ton frère est décédé. On l’enterre dans cinq jours. Il aurait aimé que tu viennes. Cordialement. » Ça ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

Ce qu’ils avaient choisi d’appeler leur Asile, se trouve sur le bord du grand lac Mistassini, à quatre-vingts kilomètres de Chibougamau. Je prendrai le bus lundi matin et j’y serai le lendemain après-midi.

Je pourrai ainsi veiller le corps de mon frère et rentrer après l’enterrement afin de montrer ma bonne volonté à mon patron qui n’avait pas l’air content de me voir prendre congé. Entre les deux, il me restera deux jours pour constater ce à quoi a ressemblé la vie que mon frère et sa femme se sont choisie il y plus de quarante ans.

Leur décision de quitter Montréal m’a toujours paru irrationnelle. Je n’ai jamais compris pourquoi ils avaient voulu s’éloigner du succès et d’une vie matérielle réussie. Pourtant, à ce qu’on dit, c’est ce qui donne à l’existence un surcroît de satisfaction. En fait, je ne m’étais pas vraiment questionné, bien que le terme « Asile » m’avait intrigué. Pourquoi mener son existence dans un endroit où les fous et les vieillards vont finir leur vie ?

J’ai pris le bus comme prévu et je suis arrivé à l’Asile le lendemain en début d’après-midi. Marie est venue me chercher à Chibougamau. Elle aurait voulu faire un détour par Oujé-Bougoumou (elle avait seulement dit Oujé) en plein territoire Cri, pour que je comprenne la vitalité des gens qui avaient décidé de partager un bout de leur territoire avec eux. Mais je lui ai demandé de filer tout droit, j’étais fatigué du voyage depuis Montréal. J’avais seulement envie de me poser.

Ce que j’ai d’abord vu en arrivant à l’Asile m’a sidéré. Complètement.

En sortant de la voiture, j’ai tout de suite vu autre chose que ce que l’appellation Asile m’avait encouragé à imaginer : c’était tout le contraire de la fin de quoi que ce soit.

De l’organisation des lieux se dégageait une telle force organique, une énergie vitale, comme un magnétisme qui subjugue sans qu’on l’ait cherché. Je m’étais rappelé la fascination bouleversée d’Arronax durant les premiers instants sur le Nautilus : se sentir ainsi dépassé devant ce qui semble être irréel, partant impossible.

De fait, pour la première fois de ma vie, il me semblait ressentir un élan vital qui me liait de près au monde que j’avais devant les yeux. J’ai alors éprouvé le poids de mon existence qui avait été bêtement l’errance d’un point à un autre, sans voyage ni centre ; un long dimanche de piétinement.

Marie m’a accompagné à l’endroit qu’elle m’avait réservé pour le bref séjour que j’allais faire à L’Asile.

J’ai eu la drôle d’impression que les lieux parlaient ; qu’ils me disaient ce que je devais savoir pour avancer et aller là où il fallait. Je suis entré dans ce petit lieu, singulier, qui avait été, on dirait, fait pour moi. pour moi seul. Le pas de la porte avait semblé reconnaître mon arrivée et s’entre-ouvrait au moment même où j’avais décidé d’y entrer. J’ai ressenti un puissant lien avec l’environnement : le simple fait de me déplacer réussissait à modifier les formes qui m’entouraient. Dans la petite pièce, j’ai trouvé sur une table un vieux journal : Humains et bâtiments vivants : Histoire et réciprocité. Après ce que j’avais ressenti en arrivant ici, il m’a semblé vital d’en faire ma lecture de chevet. Mais pour l’heure, il fallait aller voir mon frère.

C’est encore Marie qui m’y a amené.

L’attitude sereine et douce de ceux et celles qui entouraient le cops d’Albert m’a frappé. C’est là que j’ai compris ce qui m’avait semblé étrange en revoyant Marie, après toutes ces années : elle ne m’était pas apparue comme une veuve endeuillée.

Elle me dira plus tard qu’à L’Asile, la mort n’est pas une atrocité ni une absurdité, mais qu’elle était vécue comme l’aboutissement d’une œuvre qui ne sera pas retouchée.

Bien sûr, elle ressent la perte. L’absence de mon frère l’accompagnera tous les jours du reste de sa vie. Cependant, elle avait appris – et surtout éprouvé – à L’Asile, qu’une existence que l’on prend le temps de faire durer est moins difficile à laisser aller une fois le terme venu.

Près du corps d’Albert, une femme chuchotait des mots qui me paraissaient familiers, mais qui me donnaient tout autant l’impression d’être ceux d’une autre langue que le français.

 octembre  colampathie  lentour  

et après cela, je ne sais plus tout à fait.

Je l’ai écoutée assez longtemps ; suffisamment pour que certaines images me traversent : des images d’abord concrètes et connues, qui fusionnent assez rapidement les unes aux autres. Dès lors, des visions soudaines et fulgurantes m’ont emporté au loin comme un tronc mou durant les débâcles sur le St-Laurent au printemps, puis complètement ailleurs, par la suite, à la façon dont les rêves parviennent à le faire quand l’aube ne pointe pas trop vite.

Je ne pourrais dire combien de temps je suis resté dans cet état. Il m’a fallu demander à Marie qu’elle était la nature de ce que j’avais entendu : des mots, des chants, des incantations, une prière, un gémissement ? Elle m’a répondu qu’il était un peu tôt pour entrer dans cette discussion, mais qu’elle me parlerait bien assez vite de la grande fabrique de mots.

Je ne suis pas arrivé à mettre le doigt sur le moment où avait été bâti L’Asile. Comme cela ne ressemblait à rien, il était hasardeux d’imaginer son origine. Mille ans ? Un million d’années ? Tente ans ? Hier ? Impossible de le savoir véritablement.

Mon frère et sa femme étaient-ils à l’origine de cette magistrale construction ou étaient-ils simplement les héritiers d’un monde, érigé au bord de notre réalité ?

Et pourquoi donc n’avais-je jamais prêté attention à l’existence de ce lieu que mon frère m’avait pourtant incité à rejoindre des années auparavant.

Et fallait-il aller si loin pour se sentir vivre ?

Je me suis rendu compte ce jour-là que ma vie avait perdu son temps et que la seule promesse d’un sursaut avait allumé une flamme ; le feu à partir duquel tout devenait possible. Prométhée avait donc eu raison dès le départ : la source de tout renouveau vient de la chaleur et de la lumière.

Le froid paralyse ; et la noirceur empêche d’avancer.

Les révolutions ont lieu au printemps ; moment où la chaleur revient et où la nuit arrive plus tard – le seul espace-temps où le commun peut advenir. Le reste du temps, on fait en silence, seul devant un feu de paille.

J’ai remarqué au deuxième jour qu’ils recevaient fréquemment les lettres d’une certaine Uzeb, partie au cœur de la forêt Taïga, à la recherche de cet autre espace existentiel.  Sa dernière missive était datée d’octembre (tiens ! encore ce mot – ce bruit – ce symbole ? ), dans laquelle elle  partageait la découverte d’un lieu où les gens étaient sensibles au temps qui dure, qui se dilate et qui permet forcément de vivre un peu plus pleinement. Dans sa dernière lettre, Uzeb mentionnait le fait que, une fois le sentiment d’urgence dépassé, on arrive enfin à … (il faudra que Rita ou Uzeb envoient leur 2e lettre ;))

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