SECONDE GENÈSE DE L'UTOPIE

Genèse : Le départ du Grand Navire

Nous étions 10 au départ, tous des étudiants de diverses branches de la science : sciences physiques et mécaniques, biologie, agriculture, chimie, un philosophe égaré. C’était une expédition ambitieuse par n’importe quel standard. Schefferville à Rimouski, un passage par la côte pour ensuite arriver à la bouche du rivière Saint-Laurent proche de Sept îles. Près de 2000 km, quatre mois et demi, si tout allait bien. Une grande organisation fut nécessaire, près de deux ans d’économies et de recherches. Nous avons consulté des banquiers et des aventuriers, des nutritionnistes et des météorologues.  Avant de partir, plusieurs d’entre nous ont mené une sorte de vie précaire, ne voulant pas s’embarquer dans des emplois ou des relations trop précieuses et contraignantes. On se préparait à tout abandonner dans un futur proche, comme si on devinait déjà la suite. 

C’était loin d’être notre premier voyage mais celui-ci semblait différent. On est parti en Avril avec le plan de revenir en Août, certains ont été obligés d’abandonner des postes. Nous étions tout jeunes, nous avons dit au revoir à nos familles et à nos amis. 

On avait cinq canots, tous remplis jusqu’au bornes d’équipement et de barils. Parfois, pris de fatigue, on les attachait ensemble et on se laissait flotter, l’allure nous faisait rire, on aurait dit une sorte de grand navire. 

La nuit on campait sur des territoires parfois relativement aménagés, parfois complètement sauvages, on se débrouillait. On avait deux téléphones satellites. Des arrêts en ville étaient nécessaires, au début c’était environ à chaque deux semaines, mais on devenait rusés, par la fin c’était plutôt une fois par mois. Quand on débarquait on avait l’air d’une bande de pirates. Un grand amour s’est installé. 

On était si peu que notre bonheur s’appuyait sur le bonheur des autres. Les travaux du jour étaient durs et ça ne prenait plus grande chose pour nous rendre heureux.  C’était après un mois et demi que nous avons eu notre premier rêve collectif. C’était d’abord un phénomène étrange, voire surnaturel, que nous avons réalisé en prenant le petit déjeuner. Ce ne serait pas le dernier par contre, et bientôt on partageait notre sommeil. C’était la marque d’un changement qu’on avait pas anticiper, un ajustement fondamentale de notre perspective et notre relation avec le monde. Je me souviens de ce premier rêve, il était tout simple, on conduisait vers un phare. 

C’est drôle comment les choses se passent, au fur et à mesure que les jours s’écoulent on s’est tous entendu sans dire un mot. Quand Rimouski est arrivé à l’horizon nous l’avons passés tout droit. Nous avons continué jusqu’à rivière du loup dans un silence presque absolu. On s’est arrêté pour manger en ville pour la première fois de notre voyage, comme une sorte de dernier salut à la vie qu’on connaissait. Là nous avons fait notre plan, il fallait rattraper une nouvelle rivière. Nous avons appelé nos familles. Nous avons fait neuf jours d’expédition à pied, les canots sur le dos, pour rejoindre la rivière ashkan, ensuite c’était vers les États-Unis, vers de nouvelles forêts. On avait presque plus d’argent, mais on en avait plus besoin. Sa nous a pris longtemps pour pouvoir formuler en mots l’abandon de nos vies. On savait dans le fond de nous d’une connaissance que nous n’avions jamais ressenti auparavant que quelque chose nous attendait, du moins qu’il n’y avait plus de retour. On ne regardait plus l’heure, on commençait à concevoir des nouveaux systèmes, nous ne pouvions pas retourner, c’était comme ça. 

Quand nous avons trouvé le village tout s’est compris dans une explosion quasi sacrée. Au milieu de la forêt américaine, nous avons trouvé une ville fantôme. Ville est peut être un grand mot, notre nouveau terrain comportait une dizaine de structures tombantes, mais surprenamment habitables étant donné leur long abandon, un puits, une église, une phare. Pour nous qui avons voyagé depuis si longtemps, cette infrastructure nous était d’un luxe impossible, le cadeau le plus précieux. Tout au autour ce n’était presque que du beau. Elle se trouvait à quelques kilomètres d’une rivière, les arbres devaient être les plus grands qu’ont avaient jamais vu, Par endroit ils penchent l’une vers l’autre et se rejoignent, ce qui recouvre le ciel d’une murale de feuilles, laissant entrer la lumière en petits puits. 

C’était Octobre et on ne pouvait plus être des nomades,

on a dormi deux jours sur le plancher de ce qui avait une fois été une chapelle.

Ça nous en a pris quatre pour comprendre qu’on était en Virginie de l’ouest 

et puis quelques jours de plus pour accepter qu’on n’allait pas partir. 

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