En lisant l’essai « Défaire le genre » de Judith Butler, quelques citations m’ont sauté aux yeux. Au premier chapitre, elle parle de la création du « je » et de la corporisation qui appartient à autrui. Le corps et l’identité qui ne sont qu’un existe dans un cadre social qui permet ou non d’avoir une vie viable et une existence qui est perçue comme vraie ou non. Elle fait référence à Foucault qui théorise l’idée que le savoir n’existe pas sans le pouvoir pour comprendre comment changer la perception collective de la réalité, qui selon elle est basée dans le savoir. » Intervenir au nom de la transformation signifie précisément bouleverser ce qui était devenu un savoir établi et une réalité maîtrisable par la connaissance, et utiliser notre irréalité pour faire une revendication qui autrement serait impossible ou incompréhensible. Je pense que lorsque l’irréel revendique sa réalité, ou lorsqu’il s’engage dans son domaine, on assiste à autre chose qu’à une simple assimilation aux normes dominantes. Les normes elles-mêmes peuvent être ébranlées, trahir leur instabilité et s’ouvrir à la résignation. » Elle fait donc autant référence à la transformation des personnes trans et queer, mais également aux mouvements politiques qui revendique une nouvelle vérité. « La lutte engagée pour reformuler les normes par lesquelles le corps est vécu est ainsi d’une importance extrême, non seulement pour la politique du handicap, mais aussi pour les mouvements intersexe et transgenre dans la mesure où ils contestent les idéaux physiques et corporels imposés. » Sa vision d’action politique va donc plus loin qu’entendre le vécu des personnes marginales ou même de décortiquer les normes sociales, mais en utilisant les corps comme source de revendication. La parole et le vécu sont perçus comme subjectifs alors que le corps lui ne peut pas l’être. Il n’est peut-être pas perçu par la société comme autant objectif qu’une statistique scientifique (chose qu’on peut encore critiquer grâce à Foucault), mais je crois qu’il s’agit d’un moyen politique qu’on délaisse trop souvent.
À discuter!
Très intéressant ce que tu soulèves à la fin! De là l’importance d’accorder une valeur aux connaissances qui peuvent être dégagées à des niveaux jugés subjectifs. Comme discuté avec toi, un ajout pourrait être fait afin de préciser que le corps pourrait être un moyen certes, mais un argument politique afin de revendiquer des changements en ce qui concerne les normes de genres.
C’est très cool! Il y a certaine chose que j’arrive pas à comprendre, j’imagine qu’on pourra en jaser prochainement.
Il y a un bout de phrase du texte que je trouve vraiment intéressent: « lorsque l’irréel revendique sa réalité… ». Cela semble indiquer que la « réalité » ou plus précisément la « réalité sociale » n’englobe pas « le réel » lui-même, il est toujours une certaine perception et une partie de celui-ci. L’idée de la revendication de « l’irréel » à sa place dans cette réalité indique que cette place n’est pas donné, qu’elle doit être acquise et atteinte, pour qu’on la remarque et qu’elle s’inscrive dans notre réalité.
En tout cas, bien intéressant! On jasera de ça bientôt
Oui!!! Je pense qu’on peut interpréter la revendication de l’irréel comme la revendication de sa subjectivité, à travers le langage, l’art, etc. Mon interprétation plus personnelle serait justement que l’irréel est pas seulement un vécu, une parole, voir un débat mais certains corps. Les normes de beauté, de productivité, de richesse des corps est un outil de l’idéologie maître pour contrôler les individus, le corps irréel est donc celui qui ne peut pas fonctionner, qui n’est pas moral, qui n’est pas intelligent, etc. Je pense que Butler fait référence aussi à la mystification des corps non-cisgenres et intersexes puisque leur « irréalité » est culturelle. La revendication de cette irréalité est donc pas juste une remise en question des normes ou de vouloir les changer. Le corps questionne directement l’idéologie établie à travers l’existence elle-même, par sa place dans l’espace publique et les fonctions qu’il a pour contribuer à la société. Je pense entre autres à la légalisation des services d’avortement dans l’union soviétique pour permettre le travail « du corps de la femme » (et si je me trompe pas se fut le premier état à le faire ;)). Même la phrase revendicatrice « Im here and im queer » revendique l’existence, dit irréelle. Bref je m’égare mais je crois qu’on a tendance à oublier la valeur politique de l’argument du corps, qui est indéniable, qui est « rationnelle ».
Salut Milli ! C’est un thème tellement intéressant que tu ouvres.
Rémi a fait un texte à partir de Silvia Frederici, une féministe marxiste qui centre sa critique sur l’exploitation du corps de la femme. Je me demande si elle ne pourrait pas être une interlocutrice intéressante, car, sous toute réserve, il me semble qu’elle peut avoir une perspective essentialiste sur le corps. En même temps, elle centre sa lecture de l’oppression sur le corps, ce qui rejoint ton propos aussi. Bref, à voir.
Après, on dirait que je pense beaucoup à la perspective médicale sur le corps, à son pouvoir « objectificateur » et par moment, très déshumanisant. Sauf que si on sort de ce paradigme, sort-on de celui de la science ?