Jeudi 10 février
Le livre de Dewey comprend dans son titre un concept qui nous intéresse depuis un certain temps déjà à savoir celui «d’impasse» mais aussi le fait que cette idée ou sentiment implique la recherche des moyens permettant de dépasser ce qui semble indépassable à première vue. Nous sommes au cœur du problème que posent plusieurs des enjeux «Wokes» dès lors que nous réfléchissons en ces termes et en lien avec une analyse de la société libérale.
Il apparaît intéressant, afin de formuler notre questionnement, de reconstruire l’évolution, selon Dewey, des principes ayant participé au développement de la société libérale. Cet examen historique permet de réfléchir aux conséquences politiques et sociales de ces idées ainsi qu’à la transformation des significations associées à l’usage du mot «libéralisme».
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Dewey réfère dans un premier temps, concernant l’usage des termes «libéral» et «libéralisme» à une idée qui se retrouve dans la pensée grecque : l’importance du libre exercice de l’intelligence qu’exprime l’oraison funèbre attribuée à Périclès.
Or il juge qu’il n’est pas nécessaire de remonter au-delà de John Locke. Les gouvernements sont institués pour la protection des droits des individus, laquelle passe avant l’organisation politique des rapports sociaux. Parmi les droits naturels (vie, liberté, bonheur) se retrouve le droit de propriété indissociable du travail effectué sur tout objet naturel n’ayant pas de propriétaire au préalable.
À partir de la seconde moitié du XIXe siècle est envisagé l’idée que le gouvernement pouvait et devait être l’instrument de la garantie de l’extension des libertés individuelles en termes de bien être général et de sécurité publique. Au-delà de la formulation économique donnée plus tard au libéralisme le droit de propriété désigne tout ce qui se trouve inclus dans la vie, les libertés et les biens en ce sens «l’individu jouit de la propriété de lui-même, de sa vie et de ses activités».
L’idée que le travail donnait droit à la propriété finira par être utilisée pour favoriser et justifier la liberté dans l’utilisation et l’investissement de capitaux ainsi que le droit des travailleurs à se déplacer. Cette conception de l’économie avait pour but de libérer la productivité et les échanges.
Suivant la conception d’Adam Smith, l’activité politique sera subordonnée à l’activité économique grâce à l’établissement d’un lien entre les lois naturelles et les lois de production et d’échange. L’idée ici consiste à penser qu’en chaque individu il y a une tendance naturelle ou innée à accroitre son propre bien en fournissant du travail en vue de satisfaire ses besoins. Il y aurait donc accroissement du bien commun par cumulation. Une structure dynamique impliquant la création de nouveaux besoins, nouveaux biens et services … Un processus économique guidée par la fameuse «main invisible» mais aussi avec l’augmentation de l’activité industrielle et l’utilisation des machines.
Découle de l’industrialisation en Angleterre que ce n’est plus la terre qui est source de richesse mais le travail. Le travail est définie suivant cette logique en tant que «dépense d’énergie en vue de la satisfaction d’un besoin». Au fondement de l’éthique et des mœurs correspond la sympathie tandis que la théorie économique repose sur l’idée que se sont les instincts naturels qui poussent l’humain à vouloir améliorer sa condition et à échanger.
Avec la naturalisation du principe de la libre activité économique des individus le gouvernement protège ces derniers dans l’exercice de leur intérêt personnel naturel. Dewey montre qu’il s’agit d’une liberté assimilée à l’absence d’action gouvernementale d’où la politique libérale du laisser faire.
RATIONALISATION
L’approche de Bentham ne partira pas du point de vue des libertés individuelles mais de l’effet de toutes les restrictions sur le bonheur des individus précisément parce que toute restriction à la liberté étant source de douleur et obstacle à un plaisir pouvant être éprouvé. D’où découlera que l’instinct qui pousse l’homme à améliorer sa condition (Adam Smith) sera muée en doctrine selon laquelle l’aspiration au plaisir et l’aversion pour la douleur sont les seules forces qui gouvernent l’action humaine (Utilitaristes).
Les lois et l’efficacité administrative doivent être jugées selon leurs effets sur la somme de bonheur dont jouit le plus grand nombre. Dans le calcul de cette somme chaque individu doit compter pour un. Dewey montre que ce travail de transformation des institutions à l’aide de ce principe implique que morale et législation forme un unique terme. On assiste aussi à la transposition dans le domaine moral de la méthode expérimental propre à la science physique.
L’idée dominante chez Bentham selon Dewey «c’est que les coutumes, les institutions, les lois, les diverses configurations sociales doivent être jugées à l’aune de leurs conséquences à mesure que celles-ci touchent directement les individus qui composent la société». D’un point de vue moral, les individus obéissent aux lois parce qu’ils croient que les conséquences de l’obéissance seront plus favorables que celle de la désobéissance; l’inverse conduit à la révolte. Ce sont là les principes qui régulent la rencontre des intérêts du gouvernement et des intérêts du citoyen.
Dewey note au passage que ce qui caractérise la politique économique de la Grande Bretagne ne s’applique pas immédiatement à la législation américaine marquée par la prééminence des intérêts régionaux.
La raison (ou rationalité) sera traitée, non plus du point de vue de la connaissance d’une nature donnée, mais comme un instrument permettant d’analyser des situations concrètes (conséquentialisme).
PASSAGE À UN LIBÉRALISME COLLECTIVISTE
Le passage d’une forme de libéralisme individualiste à un libéralisme collectiviste ne sera pas, selon Dewey, le fait de l’utilitarisme mais bien d’un humanitarisme romantique et conservateur. Le libéralisme se détachera progressivement du credo du «laisser faire« au profit de l’idée que «l’action gouvernementale devrait servir à aider ceux qui sont économiquement défavorisés».
Chez Coleridge, par exemple, les institutions «sont la force qui empêche les relations humaines de se désagréger en une pluralité d’atomes sans liens et en conflit les uns avec les autres».
En lutte avec les utilitaristes, les romantiques condamneront l’industrialisation comme étant l’ennemi de la nature autant intérieure qu’extérieure. Est réclamé un régime d’autorité social. On prône l’importance de l’art pour la société et on dénonce le règne de l’économie.
L’influence du mouvement romantique sur John Stuart Mill conduit à l’idée que «la seule fin qui justifie une intervention de l’homme, à titre individuel ou collectif, au détriment de la liberté d’action de la personne, est sa protection». Le but ultime étant que «la répartition du fruit du travail puisse se faire de concert selon un principe de justice reconnu par tous».
«Ce n’est qu’en prenant part à l’intelligence commune et au but commun que chaque être humain peut parvenir à la réalisation de son individualité réelle et à la liberté réelle.» Thomas. L’État n’est qu’un organe parmi les autres organes de l’Esprit et de la Volonté qui unissent toute chose et font que les êtres humains s’entre-appartiennent.»
«Ces nouveaux libéraux promurent l’idée qu’il incombe à l’État de créer des institutions susceptibles de permettre aux individus de réaliser les potentialités qui sont les leurs».
LE LIBÉRALISME CONNAÎT UNE SCISSION
D’un côté ceux qui se méfient de toute extension de l’action gouvernementale au profit de la valorisation de l’initiative et de l’effort purement personnel. De l’autre ceux qui défendent l’idée qu’une société organisée doit établir les conditions dans lesquelles la masse des individus peut jouir d’une liberté réelle et non seulement d’une liberté inscrite dans la loi.
L’impasse s’explique, suivant l’analyse de Dewey, à l’époque qui est la sienne (1935), du fait de cette confusion dans le jeu des significations que recouvre le libéralisme comme conception politique et économique.
QUESTIONS
L’impasse définie par Dewey est-elle semblable à celle qu’expriment les enjeux «wokes» que nous cherchons à cerner?
Le diagnostic de Dewey a-t-il encore un sens, un écho aujourd’hui ? (100 ans plus tard)
Concernant le rapport entre économie et politique?
Celui de l’individu et de la collectivité ou de l’appartenance à une communauté?
En regard de la possibilité d’inscrire la volonté de changement social dans le paradigme du libéralisme (économique et politique) en visant la transformation des institutions?
Quant à l’usage de la rationalité?
La fonction du plaisir?
Du point de vue de la sensibilité et de la subjectivité dans une perspective individualiste?
Et pourquoi pas en lien avec l’idée de concevoir une manière de vivre plus relationnelle (artistique, spirituelle, romantique, holistique) avec notre environnement et les différents milieux qui constituent l’expérience humaine?
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Pensez-vous que le libéralisme a en son sein une manière de se sortir de l’impasse dans laquelle il est plongé ?
Peut-on trouver dans l’histoire « des solutions » ? (à prendre à la fois par rapport au texte, mais aussi en général)
L’approche institutionnelle peut-elle vraiment favoriser une manière de vivre plus relationnelle ?