Théories philosophiques

Ici des références vers des textes ou des auteur.es présentant des théories philosophiques susceptibles d’éclairer le débat.

  • Pourquoi l’épistémologie? Problèmes en théories, problèmes de société 

Par Édouard Bernier-Thibault

Il n’y a pas de choses dont on parle autant et dont on dit des choses si différentes que la “société”. Elle est si souvent discutée, mais si peu définie et toujours marquée par le désaccord par rapport à elle. L’opposition et les disputes sur se qu’elle est, se qui fonctionne ou qui ne fonctionne pas en elle et comment elle devrait être, la société est un objet qui semble si complexe et polymorphe alors qu’il est si intuitif et proche de nous. Nous possédons à la fois notre propre point de vue sur celle-ci, construit selon nos expériences d’interactions avec les autres, les institutions, la culture, etc., celui de notre famille, des médias (qui sont de plus en plus divers aujourd’hui), du gouvernement, et j’en passe. Mais que faire de toutes ces propositions, de toutes ces affirmations se proclamant de la vérité ou du moins d’une vérité sur ce qu’on appelle la société? L’enjeu n’est pas seulement théorique, il est avant tout de l’ordre pratique. Il se pose autant au législateur, au citoyen, au militant, au financier, bref, à nous tous, étant tous d’une manière ou d’une autre impliquée dans celle-ci et affectée par sa dynamique. 

Si les humains sont impliqués si intimement dans ce système qu’est la société – dans le sens que son omniprésence et sa force structurante est déterminante pour les choses les plus importantes de notre vie; notre sécurité, notre bonheur, notre liberté et notre épanouissement, entres autres – il conviendrait d’essayer de la connaître. 

Mais les propositions, arguments et opinions abondent par rapport à la société. Le problème n’est pas l’absence d’affirmation sur la société, mais justement l’omniprésence de ceux-ci. Sociologues, personnalités publiques, individus de la société civile et toutes sortes d’autres personnes/groupes portent un discours sur la société ou un aspect de celle-ci. La question fondamentale est de savoir qui dit vrai, ou du moins qui est-ce qu’il faudrait croire, écouter, suivre et/ou laisser diriger. La question est vieille comme la philosophie elle-même, parce qu’elle est fondamentale. Cette question prend une importance capitale quand il est question d’action. Comment se diriger dans quelque chose qu’on ne connaît pas, et comment décider quoi faire quand autant de personnes prétendent savoir, mais présentent tous des positions différentes? Pour aborder ces questions essentielles à toutes approches pratiques ou théoriques sur la société, nous tombons inévitablement dans le champ de l’épistémologie. 

Qu’est-ce que l’épistémologie? Définition et objectif. En général et plus particulièrement dans les sciences sociales

La réflexion épistémologique – dans ce cas-ci, c’est dans le cadre des sciences sociales –  est la première dans l’ordre de la connaissance, qui considère son comment et son pourquoi. Elle ne cherche pas à créer de nouvelles propositions ou à produire des énoncées, mais à pouvoir critiquer – dans le sens de “passer à l’examen, à l’épreuve” –  les différentes formes de discours portées sur la réalité ainsi que de savoir comment connaître celle-ci. Bref: “savoir comment et pourquoi savoir”. Elle est première dans toute quête de connaissance puisqu’elle se pose justement sur le statut, la possibilité et la nature de ce qu’est la connaissance, la vérité et tous ses concepts dérivés (objectivité, subjectivité, point de vue, etc.)

Dans mon sens, l’activité et la tâche de l’épistémologie se décline en trois: 1) L’analyse et la critique de ce qui est présenté comme un savoir ou une vérité. Cette tâche de l’épistémologie est de mettre en question et interroger ce qu’une personne, un groupe, un gouvernement ou quiconque présente comme une connaissance ou un savoir, ainsi que leurs raisons pour affirmer cela. Elle est autant théorique, en étudiant les affirmations des universitaires et experts, que pratique, sous la forme d’autodéfense intellectuelle pour adopter un point de vue avertie et réfléchie sur ce que quiconque nous dit, on nous demande ou on nous exige dans la vie en société elle-même. 2) Une réflexion sur la nature, les possibilités/légitimités et les raisons de la connaissance. Ceci est la partie plus spécifiquement théorique, puisqu’elle demande une considération sur les possibilités, la nature (type et étendue) et les implications de la connaissance, en commençant de savoir si une connaissance (entendue comme “vérité”) est elle-même possible. Ici, on rentre dans le champ de l’ontologie, de la métaphysique et de la philosophie des sciences (en plus de l’épistémologie évidemment) 3) Finalement, une réflexion sur le rapport entre la connaissance et la pratique. Dans le cadre des sciences sociales, je considère que l’épistémologie, autant qu’elle porte sur ce qu’est la connaissance, elle doit aussi considérer le pourquoi de la connaissance, les raisons de celle-ci et ainsi les implications que celle-ci à pour l’action dans la société. Entre autres, elle s’intéresse à la raison de faire des sciences sociales (ou de chercher à connaître la société plus généralement), à l’agenda ou les priorités dans la recherche de connaissance, et plusieurs autres aspects qui ont rapport à l’usage et l’utilité de la connaissance dans la société. 

Ce texte est un peu une introduction que j’ai formulée pour présenter quel était mon angle de réflexion particulier par rapport à la question. Je voulais exprimer pourquoi je crois que l’épistémologie est un domaine extrêmement important à considérer pour notre thématique, puisqu’on considère des discours différent qui prétendent à la connaissance du réel, ou d’une réalité. Tout cela est aussi évidemment intimement relier à la politique comme j’espère que j’ai put le montrer. Dans mes prochains textes et mes prochaines réflexions, j’essaierai de suivre cette tendance à travers différents penseurs qui peuvent nous aider à penser la question du discours au sein et à propos de la société ou d’une condition sociale. Je planifie me pencher sur Platon, dans sa réflexion critique sur la démocratie et ses considérations sur la place de la philosophie dans la cité. Je veux aussi m’intéresser à d’autres auteurs qui traite de ces questions, mais je ne sais pas encore trop où je vais me diriger plus précisément. N’hésitez pas si vous avez des propositions!

  • Les différentes “gauches”: L’opposition entre Max Stirner et Karl Marx

par Édouard Bernier-Thibault

Il semble parfois que ce qu’on appelle la “gauche”  représente des idées et des positions qui peuvent être tellement vagues, tellement différentes et parfois même contradictoires. Dans le fond, peut-être que comme le fameux terme “woke”, tout le monde l’utilise en se réclamant de celui-ci ou en le raillant, mais peu saurait le définir clairement. La réalité est que je crois qu’un tel terme ne peut pas être fixé définitivement. 

Par contre, on peut essayer de faire des éclaircissements sur les multiples dimensions et connotations que la “gauche” a pris ou qu’elle prend. Cet exercice est non seulement pertinent pour connaître les fondements de nos valeurs et idéaux, mais aussi pour nous permettre de mieux comprendre les conflits au sein même de nos mouvements et de nos luttes. 

Dans le paysage militant et intellectuel contemporain de la gauche, je vois un parallèle intéressant avec une vieille opposition au sein des progressistes qui remonte à l’allemagne du 19e siècle entre Max Stirner, représentant de l’anarchisme individualiste, et de Karl Marx, représentant du communisme et du socialisme scientifique. Dans leurs oppositions, on voit une tension qui peut se rapprocher sur certains points à celles que nous pouvons observer aujourd’hui, ici et ailleurs. 

Dans ce texte je veux donc commencer par présenter les positions réciproques de Stirner et de Marx. Je ne les exposerai pas en détail et j’insisterai plus sur les points de tension entre les deux. En conclusion j’essaierai d’énoncer brièvement les liens que cet enjeux “théorique” entretient avec la réalité et la théorie critique du présent. 

Max Stirner

Max Stirner (1806-1856) était un auteur allemand. Même s’ il est moins connu, son influence et ses idées provocatrices ont quand même eu une influence importante sur son milieu. Il fait partie du groupe des “jeunes hégéliens”, un rassemblement de professeurs, étudiants et intellectuels qui utilise la philosophie ou des aspects de la philosophie de G.W.F. Hegel (1770-1831) pour critiquer la religion ainsi que le conservatisme politique, pour lui donner un caractère libérateur et révolutionnaire. Stirner fait partie de ce mouvement et il y contribue principalement en écrivant un livre: L’Unique et sa propriété (1844). Cet ouvrage attire une certaine attention au sein des intellectuels de l’époque (sans être un succès populaire).  Dans un sens, le livre pourrait être vu comme une radicalisation des tendances intellectuelles et de l’interprétation “gauchiste” de Hegel qui se faisait déjà. Le livre est très fort dans ses affirmations et sa critique de la religion, de Hegel et même de plusieurs des Jeunes Hégéliens. Son auteur propose une nouvelle philosophie et une nouvelle critique radicale de la société moderne occidentale, appelant à une révolution. C’est un livre assez original puisqu’il développe un discours qui se distingue de tout ce qui se faisait à l’époque (se dissociant autant de la gauche socialiste, du libéralisme et du conservatisme). Certains considèrent qu’il a été une inspiration de Nietzsche. Marx sera marquée par celui-ci, même s’ il est fortement critique de sa “philosophie”.  

Sa philosophie

Se que Stirner veut libérer, c’est le Moi, l’humain en chair et en os, le corps (qui est-ce que nous sommes fondamentalement). Le Moi est impensable. C’est la création, la force, le vouloir-vivre, le désir, bref, la force mystérieuse et insaisissable du corps. Dès qu’on se met à penser au “moi”, on le perd, on se distancie de lui; on est le plus proche du Moi dans l’euphorie, dans le désir, dans l’expérience de son corps et dans la créativité. 

Stirner veut montrer ce Moi, qui est la seule chose réelle et concrète, pour l’opposer et le libérer de toutes les “idées-fantômes” que les prêtres, les politiciens, les philosophes (eh oui!) et tous les prétendants du savoir ou du pouvoir produisent et auxquels on le rapporte, on le contraint, on l’oblige. Ce qui nous emprisonne et nous dépossède de nous-mêmes (nous aliénise) sont avant tout les idées; nos idées ou les idées des autres qui nous sont imposées. Stirner refuse toute soumission, tout sacrifice et tout respect pour les idéaux, les essences, les catégorisations qui viennent obstruer sa propre individualité,  son désir, son corps.  

“Il refuse de pâtir de quoi que ce soit et de qui que ce soit, de “sacrifier” l’individu à l’idée, le concret à l’abstrait, le présent à l’avenir.” (La Philosophie de Kant à Husserl, François Châtelet. p.141)

Ceux qui veulent contrôler, maîtriser, ordonner, immobiliser vont contre la vie, contre les corps et tentent d’assécher la force vitale du Moi, d’immobiliser son mouvement, de rendre docile ce qui est sauvage. Peu importe par quelles idées il se prévale, que ce soit celle de Dieu, de l’État, de la Raison, de la Nation, de la Nature, des Droits humains ou de quelconques autres abstractions, au fond ils sont tous prit par la même folie, celle de la croyance et de la soumission à la croyance, qui mène inévitablement à la volonté de soumettre les autres à leurs propres croyances. 

Tous ces fantômes, toutes ces idées creuses que les humains produisent et auxquels ils se soumettent et tentent de soumettre les autres ne sont pas là par hasard. Le prêtre, le juge, le patron, l’annonceur radio, le parent; tous veillent à maintenir l’ordre, à maîtriser la puissance, le désir et la créativité des individus pour les faire obéir aux règles, respecter les normes et à rester soumis. 

Le Moi doit se libérer de ces fantômes, de ces abstractions qui le commandent, le déterminent, l’asservissent de l’intérieur et s’affirmer comme Unique, comme Impensable, comme Irréductible, comme Ego pure. 

Cette libération est personnelle, c’est une libération de soi par soi, pour soi-même en tant que rien d’autre qu’une existence unique et indescriptible, un “Moi”.

Tout découle de cette libération intérieure. Quand le Moi se libère de ses idées qui le gardent en cages, son désir inondera le monde et détruira les supports matériels et les structures sociales, politiques et économiques du monde. La libération de la conscience, en la libérant des idées abstraites, précède et engendre inévitablement la libération matérielle. La révolution de Stirner n’est pas une révolution planifiée, organisée, théorisée, sociale comme celle de Marx, elle est une révolution des individus, des désirs qui se libèrent de la morale, de la religion, de la restriction et qui se laissent “être” pleinemen­t. 

Karl Marx

J’ai pris le temps de présenter Stirner, puisqu’il n’est pas très connu, mais je crois que cela est moins nécessaire pour Karl Marx (1818-1883). Étant lui aussi un membre important du groupe des Jeunes-Hégéliens, il a lui aussi développé une pensée radicale et révolutionnaire avec l’influence de Hegel (entre autres). Toutefois, mise à part cette similitude avec Stirner, celui-ci s’oppose à lui sur plusieurs points importants, comme on va le voir. 

À l’inverse de Stirner, Marx est devenu extrêmement populaire et ses idées se sont propagées partout dans le monde. La place et l’influence de Marx sur la gauche moderne est sans précédent. Son œuvre et ses idées ont façonné le cours de l’histoire et il continue à être influent aujourd’hui dans notre manière de penser l’histoire, la société ainsi que le militantisme.

Sa pensée

Marx veut libérer l’Humanité avec un grand H. Il célèbre la Révolution Française et les idéaux libéraux dans sa jeunesse. Si il devient critique envers celle-ci, c’est tout simplement parce qu’il pense qu’elle n’a pas réellement accompli ce qu’elle promettait: liberté, égalité, fraternité. Marx voudra amener à bout ce qu’avait promis la Révolution Française, il veut définitivement émanciper l’humain de la noirceur, de la superstition et de l’oppression pour être en harmonie avec soi-même et pour se développer librement. Ferme croyant de l’existence d’un progrès objectif dans l’histoire, Il œuvrera toute sa vie pour faire advenir ce qu’il croyait nécessaire; la société sans classe et sans exploitation, celle où les humains sont libres, vive de manière éclairée et exerce leurs puissances/satisfont leurs besoins sans s’autodétruire.

Si la Révolution Française à libérée ou souhaitée libérer l’humain de ses chaînes politiques, du moins en théorie (les pauvres/sans-propriété et les femmes n’ont pas le droit de vote avant la seconde moitiée du XIXème siècle dans la plupart des pays européens), il ne la libère pas de ses chaînes économiques, qui sont en fait les plus fondamentales. 

Dans le capitalisme, ses chaînes économiques sont les rapports de productions dans lesquels les prolétaires (individus ne possédant pas de moyens de productions ou du capital) doivent vendre leurs forces de travail (puisque c’est la seule chose qu’ils possèdent) à un bourgeois qui les exploitent, dans la nécessité d’obtenir un salaire afin de s’acheter de quoi manger, boire, se loger, et vivre. Ainsi, dans le capitalisme la majorité de l’humanité (les prolétaires) doivent se soumettre à l’exploitation pour (sur)vivre. Les prolétaires sont pris dans le système capitaliste. Les rapports de productions dans lesquels ils sont engagés vont contre leurs intérêts, leurs libertés et même, en fin de compte, leurs vies. Bien qu’ils soient libres et égaux dans le droit, leurs conditions d’existence et leurs positions dans la société les soumet à l’exploitation et à la misère. 

“Quelle liberté a le prolétariat qui n’obtiendra le droit de vote que dans la seconde moitié du XIXème siècle, qui n’a pratiquement pas droit à une instruction élémentaire, qui a la liberté de vendre sa force de travail à qui veut l’acheter mais qui n’a pas la liberté de ne pas la vendre sous peine de crever de faim, qui a la liberté de travailler pour mieux accroître la puissance de ses exploiteurs, qui ne peut transmettre à ses enfants que cet avenir sans horizon?” 

(Les grands penseurs du monde occidental, Jean-Marc Piotte (p.463)

Les intérêts des prolétaires sont fondamentalement contradictoires à ceux de la bourgeoisie, la société est divisée entre ses deux classes en opposition. 

La seule voie de la libération définitive du prolétariat est la révolution sociale. Il faut que ceux-ci s’unisse, se réapproprie les moyens de production et prennent possession de l’État pour faire advenir la société communiste. Bref, changer complètement l’organisation de la société et les rapports de productions pour se libérer, pour arrêter d’être soumis à la demande de travail sur le marché de la main d’oeuvre, aux intérêts/impératifs du capital, aux contrôles et à la répression de l’État, et à la propagande idéologique produite par la classe dominante et ses alliés stratégiques pour justifier le statu quo. 

La libération de l’humain, et la révolution que cela nécessite, est à faire dans le monde avant tout, dans les domaines et structures de l’économie ainsi que de la politique (surtout). La pensée est secondaire à celui-ci, et surtout, elle est complètement déterminée par lui. 

Ce sont les conditions d’existences ainsi que les activités matérielles des humains (avec la nature et entre eux) qui déterminent leurs pensées, leurs idées ainsi que leurs cultures. Il est absurde et contraire à la réalité des choses de considérer une idée ou une culture en la détachant de la réalité des humains qui ont celle-ci, puisque c’est leurs réalités qui les a amenées à avoir ces idées. 

“on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital” (…) “Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience.” 

(Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande. p.17. http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/ideologie_allemande/ideologie_allemande.html)

Il est donc vrai de dire que les humains sont pris dans des représentations et des idées qui les trompent sur la réalité ou leurs situations. Mais la libération n’est pas de se libérer de ses idées, c’est de se libérer du monde duquel proviennent ces idées. L’idéologie doit être remplacée par la science, la connaissance objective de la réalité sociale ainsi que de sa position de classe, que prétend offrir le marxisme. 

La prise de conscience du prolétariat de sa situation est le début de sa libération, puisqu’il voit maintenant de manière claire qui sont leurs opposants, et comment les vaincre. En se défaisant de l’idéologie, le prolétariat ne se défait pas de ses chaînes; il les aperçoit finalement de manière claire, dans leurs rapports sociaux et leurs conditions matérielles d’existences. En comprenant sa situation, en comprenant le fonctionnement de l’histoire ainsi que de la société de manière purement scientifique (sans idéologie, morale, etc.), la route vers la liberté et les obstacles qui se dressent devant lui sont clairs, et le prolétariat s’engage alors de manière consciente dans la vraie lutte qui se déroulait tout ce temps, la lutte des classes, assurant ainsi nécessairement sa victoire. 

***

Voilà donc présenter les auteurs dans leurs plus grandes généralités. Je ne prétends pas les connaître en profondeur, et j’ai fait un choix volontaire dans ma présentation pour traiter des aspects qui me semblaient les plus pertinents pour les intentions de ce texte.

Je n’ai pas explicitement énoncé quel était l’enjeux de leurs oppositions et surtout, la manière dont cet enjeux est encore contemporains. Peut-être que certains l’auront déjà remarquée en lisant, mais je crois qu’il est nécessaire de le dire plus explicitement

L’enjeux de l’opposition original entre Stirner et Marx

Karl Marx a beaucoup écrit sur sa position par rapport aux idées de son temps, particulièrement aux formes de pensées critiques qui étaient populaires à l’époque. La Sainte Famille (1845), Misère de la philosophie (1847), L’idéologie Allemande (1867, citée plus haut) sont toutes des œuvres où ils critiquent les auteurs de son époque et développent peu à peu ses propres idées. Nous avons donc un aperçu très clair de la critique de Stirner par Marx, mais moins de l’inverse.

Pour commencer il faut dire que Stirner et Marx sont quand même d’accord sur certains points. Tous les deux ont un mépris pour la société libérale capitaliste qui est en train de se former à leurs époques. Ils sont très influencés par la philosophie de Hegel, qu’il réinterprète et critique chacun à leur manière pour en faire une philosophie révolutionnaire. Les deux cherchent un même but; la libération de l’être humain (même s’ il diffère totalement sur la conception de la liberté). Ils considèrent que ce but n’est atteignable que par une révolution du monde tel qu’il est. 

Voyons donc ce qui les oppose. Ce passage de l’Idéologie Allemande expose bien la pensée de Marx envers Stirner et les jeunes hégéliens: 

Chez les jeunes-hégéliens, les représentations, idées, concepts, en un mot les produits de la conscience, qu’ils ont eux-mêmes promue à l’autonomie, passent pour les chaînes réelles des hommes (…) “ Il va donc de soi que les jeunes-hégéliens doivent lutter uniquement contre ces illusions de la conscience. Comme, dans leur imagination, les rapports des hommes, tous leurs faits et gestes, leurs chaînes et leurs limites sont des produits de leur conscience, les jeunes-hégéliens, logiques avec eux-mêmes, proposent aux hommes ce postulat moral: troquer leur conscience actuelle contre la conscience humaine, critique ou égoïste, et ce faisant, abolir leurs limites.” (…) “En dépit de leurs phrases pompeuses, qui soi-disant «bouleversent le monde» les idéologues de l’école jeune-hégélienne sont les plus grands conservateurs. Les plus jeunes d’entre eux ont trouvé l’expression exacte pour qualifier leur activité, lorsqu’ils affirment qu’ils luttent uniquement contre une «phraséologie». Ils oublient seulement qu’eux-mêmes n’opposent rien qu’une phraséologie à cette phraséologie et qu’ils ne luttent pas le moins du monde contre le monde qui existe réellement, en se battant uniquement contre la phraséologie de ce monde.

(Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande. p.12 http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/ideologie_allemande/ideologie_allemande.html)

Marx critique Stirner et les jeunes hégéliens d’être des idéalistes (pour Marx, c’est l’insulte la plus violente!), qui croient que le secret, la vérité ou le fondement de la réalité matérielle sont les idées (que celle-ci est déterminée par ceux-ci), et qu’en troquant une conscience du monde qui soit “fausse” ils vont être libres. Marx croit que cela est absurde, et c’est pour cela qu’il affirme que les jeunes hégéliens, en se croyant très révolutionnaire, sont en fait “les plus grands conservateurs”. Ils ne se combattent pas contre le monde réel, les institutions, les rapports sociaux, etc. qui conditionnent et déterminent les humains, mais contre “l’interprétation” ou la “phraséologie” de ce monde. Marx considère que cela n’est pas d’un grand usage en soi. En réalité, c’est plutôt inoffensif. Bref, comme il le dit au début de l’idéologie allemande, pour lui les jeunes hégéliens sont des “moutons qui se prennent et qu’on prend pour des loups”. 

Marx critique la prédominance apportées aux idées dans la compréhension et dans le chemin vers la libération humaine. Pour Marx, cela est une illusion complète, ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, et ce n’est pas par la seule conscience qu’on se libère; il faut se libérer dans la vie, dans le monde, dans la société concrète des systèmes et structures d’exploitation, de domination et d’oppression (pour Marx; le capitalisme).

Marx considère que l’humain réel n’est pas dominé avant tout par des idées, mais par des réalités; des conditions d’existences et rapports sociaux d’obligations et de nécessités. En fait, l’humain ne peut pas se libérer des idées qui lui proviennent du monde en ne changeant pas ce monde. En remontant à la source de l’idéologie, en voyant qu’elle provient et est produite pour maintenir l’ordre social et servir aux intérêts du pouvoir économique et politique, l’individu se libère de l’idéologie, mais il la remplace par la science, la connaissance objective de la réalité. Marx dirait à Stirner qu’il est allé trop loin dans le refus total des idées. Pour lui, comme pour des penseurs déterministes et matérialistes comme Spinoza, il faut se libérer de certaines idées qui nous asservissent et qui ne font que susciter des “passions tristes” comme la religion et la morale, mais on se libère de celles-ci parce qu’on comprend qu’elles sont fausses ou qu’il ne nous aide pas à agir. La science (la connaissance des causes) nous donne la capacité de comprendre la nature et la société (pour Marx, c’est la science économique avant tout qui permet la connaissance de la société). Elle nous donne les clés de l’action consciente dans celle-ci pour atteindre nos fins. Avec la connaissance de sa situation sociale, économique, politique et historique, le prolétariat est capable d’interpréter le monde correctement et surtout, d’agir pour se libérer des structures du monde réel, pour en former de nouvelles.

Mais voyons plus du côté de Stirner, ce qu’il nous dit ou nous dirait face à cette critique. 

Comme on le sait, Stirner considère que le Moi est déterminée et limitée parce qu’il croit certaines choses, parce qu’il se laisse contrôler et dominer par des idées, et que ce qu’il faudrait pour qu’il se libère est avant tout de de se rebeller contre ses idées (toutes ses idées), en affirmant seul son Moi, son ego pure. Il rejette toutes idées, peu importe leur contenu ou leurs prétentions, parce qu’elles sont inévitablement des produits d’une certaine interprétation subjective du réel, qui enferme notre potentiel, notre créativité et notre désir. Contre Marx qui dirait que Stirner n’a que critiqué la phraséologie (l’ensemble des discours, des idées, des valeurs, etc.) du monde pour le remplacer par une autre interprétation, une autre spéculation philosophique, Stirner affirme justement ne pas la remplacer par rien. Stirner n’attaque pas seulement le contenu des idées, mais les idées en générales en tant qu’ils s’opposent, peu importe leurs natures ou intentions, au Moi. Stirner ne propose pas une philosophie, il propose la mort de la philosophie, la mort des idées et des abstractions pour restituer au Moi sa pleine force et son plein pouvoir incompréhensible mais jouissif dans la réalité. 

« Mais Je ne suis Moi ni le champion d’une idée, ni celui de la pensée ; car Moi, dont Je pars, Je ne suis pas plus une pensée que Je ne Me résume dans l’acte de penser ; l’empire des idées, de la pensée et de l’esprit se brisent en morceaux contre Moi, l’inexprimable. » 

(Max Stirner, L’Unique et sa Propriété, p. 203)

Celui qui dit connaître la vérité sur nous, sur notre devoir, sur notre rôle est un oppresseur, volontairement ou involontairement, et il faut le rejeter, en n’écoutant que sa propre voix, ses propres sentiments, son propre corps, car c’est la seule chose qui est vraie. Marx dit être sorti de la “phraséologie”, de l’idéologie, ou de l’interprétation du monde, mais en réalité il est pris lui aussi dans ses propres fabulations, dans ses propres fictions et ses propres idées. Si Marx appelle Stirner “saint Max” (pour se moquer de lui), l’auteur de l’Unique et sa Propriété dirait la même chose de lui; en pensant atteindre la réalité concrète, la vérité objective de la société et de l’histoire il n’est pas seulement pris dans des interprétations mais il est convaincu de la véracité absolue de cette interprétation subjective. Marx n’est pas seulement un croyant, c’est un prêtre, qui cherche à faire croire aux autres, à faire conformer tous les Moi à une même interprétation. Le travailleur doit se défaire de son individualité pour se soumettre aux intérêts et aux devoirs de la “Classe”. 

Stirner critique aussi le communisme qui est proposé par Marx, affirmant qu’elle n’est pas bien mieux que la société libérale capitaliste (qu’il dédaigne aussi). Elle nie aussi la créativité et l’individualité impensable des Moi, elle cherche à tout soumettre à une même logique, à un même ordre, à de mêmes idées. Le culte de l’argent est remplacé par le culte du travail, le culte de la liberté est remplacé par le culte de l’égalité, le culte d’une idée est remplacé par le culte d’une autre… 

“Jadis esclave d’une classe, le travailleur qui a hérité des marottes (terme utilisée par Stirner, synonyme de idée) de celle-ci, se trouve à présent l’esclave d’un fantôme, la Société, tout aussi oppressif que les maîtres d’hier.” 

(La Philosophie de Kant à Husserl, François Châtelet. p.141)

Conclusion

Après avoir vu tout cela, en quoi cela nous aide à penser le présent?

J’ai cru utile de présenter cette opposition au sein de la pensée critique/révolutionnaire allemande parce que je crois qu’elle peut nous en dire beaucoup sur les difficultés de la gauche contemporaine. Très généralement, celle-ci semble diviser en deux camps de plus en plus irréconciliables et de plus en plus hostile l’un envers l’autre. 

D’un côté, la gauche moderne et ses différentes manifestations (social-démocratisme ou socialisme modérée, socialisme, communisme, anarchisme) maintient les principes généraux de la philosophie des lumières; un certain humanisme (foi et valorisation en l’être humain, recherche de son épanouissement), promotion et valorisation de la science ainsi que de la raison (contre la religion et le “dogmatisme”), dédication et recherche de valeurs posées comme universel (liberté et égalité surtout). La plupart du temps, celle-ci porte une attention particulière aux questions d’inégalités/d’iniquités socio. économique (conditions de vie, normes de travail, logement, etc.). 

Surtout en Europe, cette gauche accepte en général les idéaux les plus abstraits de la Révolution Française (liberté, égalité et fraternité), mais considère que ceux-ci ne sont pas appliqués complètement ou correctement dans la société libérale capitaliste. Elle a comme quête ultime l’émancipation universelle de l’humanité, pour que celle-ci puisse s’épanouir et être en harmonie avec elle-même. 

D’un autre côté, on peut voir une nouvelle forme de gauche qui se développe et qui rentre en contradiction de plus en plus évidente avec la gauche dite “moderne”. Faute d’un meilleur nom, on pourrait dire que cette gauche est “postmoderne” puisqu’elle semble avoir abandonner ou du moins laisser de côté l’idée d’un grand projet historique, de la constitution d’une société qui soit l’aboutissement de l’histoire puisque parfaitement en correspondance avec la nature et les besoins de l’humain. 

Cette nouvelle gauche semble laisser tomber les grands projets universels. Ceux-ci simplifient et réduisent l’histoire ainsi que la société à une seule dynamique d’oppression (la lutte des classes par exemple), négligeant ainsi les réalités et expériences de groupes ou personnes minoritaires qui ne rentrent pas nettement  dans les catégories de ce modèle. Elle veut montrer comment la domination et l’injustice est complexe et plurielle, comment les catégories comme la classe, la race et le sexe (surtout) sont intimement reliées dans le fonctionnement de la société et l’opression. Elle veut reconnaître ses différences et ses expériences particulières de l’oppression. Dans un sens, elle ne cherche pas tant à créer un nouveau monde, à faire une grande révolution pour instaurer une nouvelle société basée sur de grands principes abstraits (communiste, anarchiste, etc.), mais d’essayer de rendre nos espaces, nos sociétés et nos cultures plus reconnaissante, plus ouverte et plus respectueuse de la différence. Une société qui respecte et encourage chacun dans l’expression de sa propre individualité, sa propre identité. 

L’actualité de Stirner me semble être qu’il s’oppose à l’universalisme, à la prétention à la vérité et l’objectivité sociologique/historique ainsi qu’à la forme de projet révolutionnaire que Marx représente. L’oppression est avant tout celle de l’individu, de son corps et de son désir qui sont forcés de se limiter et de se plier à des catégories ou des idées abstraites. Contre la grande théorie englobante, supposée guidée et organisée l’action révolutionnaire, Stirner porte plus d’attentions aux sentiments et à la différence, considérant que c’est ceux-ci qu’il faut privilégier. C’est quand le Moi, l’inexprimable et l’Unique (donc inévitablement différent des autres) refuse ouvertement toutes les idées et catégories qu’on lui impose qu’il est libre, qu’il s’est émancipé. Stirner fait donc la valorisation du sentiment et du désir en tant qu’outil et force révolutionnaire. Marx au contraire considère que les opprimés n’arriveront jamais à se libérer s’ ils ne développent pas une conscience claire et complète de leurs conditions. Marx s’est fréquemment exprimée contre certains mouvements ouvriers, disant qu’ils ne comprenaient pas bien leurs conditions et que leurs luttes étaient soient futiles ou réactionnaires, ayant contre le “sens de l’histoire”. Les opprimés doivent sortir d’une conscience particulière et subjective de leurs conditions, celle de leurs propres personnes individuelles, pour atteindre une conscience universelle; la conscience de classe. Unit en tant que classe autour de certains principes et intérêts reconnus pour tous, les opprimés pourront mener et gagner leurs combats.  

Bref, j’espère que ce texte a pu intéresser et stimuler la réflexion de certains d’entre vous. En bref, on a vu comment Karl Marx et Max Stirner se sont positionnés complètement différemment par rapport à la philosophie et la réalité de leur temps, ainsi que comment cela n’est pas complètement différent de la situation contemporaine du gauchisme. 

Certains aspects mériteraient d’être approfondis ou préciser, mais j’ai cherchée volontairement à ne pas trop m’éterniser et plonger dans les détails pour privilégier une vue plus générale de la situation. Je pourrais continuer à travailler sur ce texte pendant bien longtemps, mais j’ai décidé d’y mettre fin ici, n’excluant pas la possibilité d’y revenir éventuellement. 

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