{"id":1462,"date":"2022-10-14T10:10:53","date_gmt":"2022-10-14T10:10:53","guid":{"rendered":"https:\/\/enjeux-rlaroche.profweb.ca\/?p=1462"},"modified":"2022-10-14T18:16:56","modified_gmt":"2022-10-14T18:16:56","slug":"lasile-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/?p=1462","title":{"rendered":"L&rsquo;Asile"},"content":{"rendered":"\n<p>Aujourd\u2019hui, Albert est mort. Ou peut-\u00eatre hier, je ne sais pas. J\u2019ai re\u00e7u un courriel de sa femme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ton fr\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9. On l\u2019enterre dans cinq jours. Il aurait aim\u00e9 que tu viennes.&nbsp;Cordialement. \u00bb \u00c7a ne veut rien dire. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre hier.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qu\u2019ils avaient choisi d\u2019appeler leur <em>Asile<\/em>, se trouve sur le bord du grand lac Mistassini, \u00e0 quatre-vingts kilom\u00e8tres de Chibougamau. Je prendrai le bus lundi matin et j\u2019y serai le lendemain apr\u00e8s-midi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pourrai ainsi veiller le corps de mon fr\u00e8re et rentrer apr\u00e8s l\u2019enterrement afin de montrer ma bonne volont\u00e9 \u00e0 mon patron qui n\u2019avait pas l\u2019air content de me voir prendre cong\u00e9. Entre les deux, il me restera deux jours pour constater ce \u00e0 quoi a ressembl\u00e9 la vie que mon fr\u00e8re et sa femme se sont choisie il y plus de quarante ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Leur d\u00e9cision de quitter Montr\u00e9al m\u2019a toujours paru irrationnelle. Je n\u2019ai jamais compris pourquoi ils avaient voulu s\u2019\u00e9loigner du succ\u00e8s et d\u2019une vie mat\u00e9rielle r\u00e9ussie. Pourtant, \u00e0 ce qu\u2019on dit, c\u2019est ce qui donne \u00e0 l\u2019existence un surcro\u00eet de satisfaction. En fait, je ne m\u2019\u00e9tais pas vraiment questionn\u00e9, bien que le terme \u00ab\u00a0Asile\u00a0\u00bb m\u2019avait intrigu\u00e9. Pourquoi mener son existence dans un endroit o\u00f9 les fous et les vieillards vont finir leur vie ?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pris le bus comme pr\u00e9vu et je suis arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019Asile le lendemain en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi. Marie est venue me chercher \u00e0 Chibougamau. Elle aurait voulu faire un d\u00e9tour par Ouj\u00e9-Bougoumou (elle avait seulement dit <em>Ouj\u00e9<\/em>) en plein territoire Cri, pour que je comprenne la vitalit\u00e9 des gens qui avaient d\u00e9cid\u00e9 de partager un bout de leur territoire avec eux. Mais je lui ai demand\u00e9 de filer tout droit, j\u2019\u00e9tais fatigu\u00e9 du voyage depuis Montr\u00e9al. J\u2019avais seulement envie de me poser.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019ai d\u2019abord vu en arrivant \u00e0 l\u2019<em>Asile<\/em> m\u2019a sid\u00e9r\u00e9. Compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n<p>En sortant de la voiture, j\u2019ai tout de suite vu autre chose que ce que l\u2019appellation <em>Asile<\/em> m\u2019avait encourag\u00e9 \u00e0 imaginer&nbsp;: c\u2019\u00e9tait tout le contraire de la fin de quoi que ce soit.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019organisation des lieux se d\u00e9gageait une telle force organique, une \u00e9nergie vitale, comme un magn\u00e9tisme qui subjugue sans qu\u2019on l\u2019ait cherch\u00e9. Je m\u2019\u00e9tais rappel\u00e9 la fascination boulevers\u00e9e d\u2019Arronax durant les premiers instants sur le Nautilus&nbsp;: se sentir ainsi d\u00e9pass\u00e9 devant ce qui semble \u00eatre irr\u00e9el, partant impossible.<\/p>\n\n\n\n<p>De fait, pour la premi\u00e8re fois de ma vie, il me semblait ressentir un \u00e9lan vital qui me liait de pr\u00e8s au monde que j\u2019avais devant les yeux. J\u2019ai alors \u00e9prouv\u00e9 le poids de mon existence qui avait \u00e9t\u00e9 b\u00eatement l\u2019errance d\u2019un point \u00e0 un autre, sans voyage ni centre ; un long dimanche de pi\u00e9tinement.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie m\u2019a accompagn\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit qu\u2019elle m\u2019avait r\u00e9serv\u00e9 pour le bref s\u00e9jour que j\u2019allais faire \u00e0 <em>L\u2019Asile<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai eu la dr\u00f4le d\u2019impression que les lieux parlaient ; qu\u2019ils me disaient ce que je devais savoir pour avancer et aller l\u00e0 o\u00f9 il fallait. Je suis entr\u00e9 dans ce petit lieu, singulier, qui avait \u00e9t\u00e9, on dirait, fait pour moi. pour moi seul. Le pas de la porte avait sembl\u00e9 reconna\u00eetre mon arriv\u00e9e et s\u2019entre-ouvrait au moment m\u00eame o\u00f9 j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 d\u2019y entrer. J\u2019ai ressenti un puissant lien avec l\u2019environnement\u00a0: le simple fait de me d\u00e9placer r\u00e9ussissait \u00e0 modifier les formes qui m\u2019entouraient. Dans la petite pi\u00e8ce, j\u2019ai trouv\u00e9 sur une table un vieux journal\u00a0: <em>Humains et b\u00e2timents vivants\u00a0: Histoire et r\u00e9ciprocit\u00e9<\/em>. Apr\u00e8s ce que j\u2019avais ressenti en arrivant ici, il m\u2019a sembl\u00e9 vital d\u2019en faire ma lecture de chevet. Mais pour l\u2019heure, il fallait aller voir mon fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est encore Marie qui m\u2019y a amen\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019attitude sereine et douce de ceux et celles qui entouraient le cops d\u2019Albert m\u2019a frapp\u00e9. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai compris ce qui m\u2019avait sembl\u00e9 \u00e9trange en revoyant Marie, apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es&nbsp;: elle ne m\u2019\u00e9tait pas apparue comme une veuve endeuill\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me dira plus tard qu\u2019\u00e0 <em>L\u2019Asile<\/em>, la mort n\u2019est pas une atrocit\u00e9 ni une absurdit\u00e9, mais qu\u2019elle \u00e9tait v\u00e9cue comme l\u2019aboutissement d\u2019une \u0153uvre qui ne sera pas retouch\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, elle ressent la perte. L\u2019absence de mon fr\u00e8re l\u2019accompagnera tous les jours du reste de sa vie. Cependant, elle avait appris \u2013 et surtout \u00e9prouv\u00e9 \u2013 \u00e0 L\u2019Asile, qu\u2019une existence que l\u2019on prend le temps de faire durer est moins difficile \u00e0 laisser aller une fois le terme venu.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e8s du corps d\u2019Albert, une femme chuchotait des mots qui me paraissaient familiers, mais qui me donnaient tout autant l\u2019impression d\u2019\u00eatre ceux d\u2019une autre langue que le fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;octembre &nbsp;colampathie &nbsp;lentour &nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>et apr\u00e8s cela, je ne sais plus tout \u00e0 fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai \u00e9cout\u00e9e assez longtemps ; suffisamment pour que certaines images me traversent : des images d\u2019abord concr\u00e8tes et connues, qui fusionnent assez rapidement les unes aux autres. D\u00e8s lors, des visions soudaines et fulgurantes m\u2019ont emport\u00e9 au loin comme un tronc mou durant les d\u00e9b\u00e2cles sur le St-Laurent au printemps, puis compl\u00e8tement ailleurs, par la suite, \u00e0 la fa\u00e7on dont les r\u00eaves parviennent \u00e0 le faire quand l\u2019aube ne pointe pas trop vite.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne pourrais dire combien de temps je suis rest\u00e9 dans cet \u00e9tat. Il m\u2019a fallu demander \u00e0 Marie qu\u2019elle \u00e9tait la nature de ce que j\u2019avais entendu&nbsp;: des mots, des chants, des incantations, une pri\u00e8re, un g\u00e9missement ? Elle m\u2019a r\u00e9pondu qu\u2019il \u00e9tait un peu t\u00f4t pour entrer dans cette discussion, mais qu\u2019elle me parlerait bien assez vite de la grande fabrique de mots.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne suis pas arriv\u00e9 \u00e0 mettre le doigt sur le moment o\u00f9 avait \u00e9t\u00e9 b\u00e2ti <em>L\u2019Asile<\/em>. Comme cela ne ressemblait \u00e0 rien, il \u00e9tait hasardeux d\u2019imaginer son origine. Mille ans ? Un million d\u2019ann\u00e9es ? Tente ans ? Hier ? Impossible de le savoir v\u00e9ritablement.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon fr\u00e8re et sa femme \u00e9taient-ils \u00e0 l\u2019origine de cette magistrale construction ou \u00e9taient-ils simplement les h\u00e9ritiers d\u2019un monde, \u00e9rig\u00e9 au bord de notre r\u00e9alit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourquoi donc n\u2019avais-je jamais pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 l\u2019existence de ce lieu que mon fr\u00e8re m\u2019avait pourtant incit\u00e9 \u00e0 rejoindre des ann\u00e9es auparavant.<\/p>\n\n\n\n<p>Et fallait-il aller si loin pour se sentir vivre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis rendu compte ce jour-l\u00e0 que ma vie avait perdu son temps et que la seule promesse d\u2019un sursaut avait allum\u00e9 une flamme ; le feu \u00e0 partir duquel tout devenait possible. Prom\u00e9th\u00e9e avait donc eu raison d\u00e8s le d\u00e9part&nbsp;: la source de tout renouveau vient de la chaleur et de la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le froid paralyse ; et la noirceur emp\u00eache d\u2019avancer.<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9volutions ont lieu au printemps ; moment o\u00f9 la chaleur revient et o\u00f9 la nuit arrive plus tard &#8211; le seul espace-temps o\u00f9 le commun peut advenir. Le reste du temps, on fait en silence, seul devant un feu de paille.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai remarqu\u00e9 au deuxi\u00e8me jour qu\u2019ils recevaient fr\u00e9quemment les lettres d\u2019une certaine Uzeb, partie au c\u0153ur de la for\u00eat Ta\u00efga, \u00e0 la recherche de cet autre espace existentiel. &nbsp;Sa derni\u00e8re missive \u00e9tait dat\u00e9e d\u2019octembre (tiens ! encore ce mot \u2013 ce bruit \u2013 ce symbole ? ), dans laquelle elle &nbsp;partageait la d\u00e9couverte d\u2019un lieu o\u00f9 les gens \u00e9taient sensibles au temps qui dure, qui se dilate et qui permet forc\u00e9ment de vivre un peu plus pleinement. Dans sa derni\u00e8re lettre, Uzeb mentionnait le fait que, une fois le sentiment d\u2019urgence d\u00e9pass\u00e9, on arrive enfin \u00e0 \u2026 (il faudra que Rita ou Uzeb envoient leur 2<sup>e<\/sup> lettre ;))<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui, Albert est mort. Ou peut-\u00eatre hier, je ne sais pas. 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