{"id":605,"date":"2022-02-09T15:32:16","date_gmt":"2022-02-09T15:32:16","guid":{"rendered":"https:\/\/enjeux-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=605"},"modified":"2022-02-09T15:32:16","modified_gmt":"2022-02-09T15:32:16","slug":"thucydide-livre-ii-oraison-funebre-prononcee-par-pericles","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/?page_id=605","title":{"rendered":"Thucydide : livre II \u2013 Oraison fun\u00e8bre prononc\u00e9e par P\u00e9ricl\u00e8s"},"content":{"rendered":"\n<p>La plupart de ceux qui avant moi ont pris ici la parole, ont fait un m\u00e9rite au l\u00e9gislateur d\u2019avoir ajout\u00e9 aux fun\u00e9railles pr\u00e9vues par la loi l\u2019oraison fun\u00e8bre en l\u2019honneur des guerriers morts \u00e0 la guerre. Pour moi, j\u2019eusse volontiers pens\u00e9 qu\u2019\u00e0 des hommes dont la vaillance s\u2019est manifest\u00e9e par des faits, il suffisait que fussent rendus, par des faits \u00e9galement, des honneurs tels que ceux que la r\u00e9publique leur a accord\u00e9s sous vos yeux ; et que les vertus de tant de guerriers ne dussent pas \u00eatre expos\u00e9es, par l\u2019habilet\u00e9 plus ou moins grande d\u2019un orateur \u00e0 trouver plus ou moins de cr\u00e9ance. Il est difficile en effet de parler comme il convient, dans une circonstance o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 est si difficile \u00e0 \u00e9tablir dans les esprits. L\u2019auditeur inform\u00e9 et bienveillant est tent\u00e9 de croire que l\u2019\u00e9loge est insuffisant, \u00e9tant donn\u00e9 ce qu\u2019il d\u00e9sire et ce qu\u2019il sait ; celui qui n\u2019a pas d\u2019exp\u00e9rience sera tent\u00e9 de croire, pouss\u00e9 par l\u2019envie, qu\u2019il y a de l\u2019exag\u00e9ration dans ce qui d\u00e9passe sa propre nature. Les louanges adress\u00e9es \u00e0 d\u2019autres ne sont supportables que dans la mesure o\u00f9 l\u2019on s\u2019estime soi-m\u00eame susceptible d\u2019accomplir les m\u00eames actions. Ce qui nous d\u00e9passe excite l\u2019envie et en outre la m\u00e9fiance. Mais puisque nos anc\u00eatres ont jug\u00e9 excellente cette coutume, je dois, moi aussi, m\u2019y soumettre et t\u00e2cher de satisfaire de mon mieux au d\u00e9sir et au sentiment de chacun de vous.<\/p>\n\n\n\n<p>Je commencerai donc par nos a\u00efeux. Car il est juste et \u00e9quitable, dans de telles circonstances, de leur faire l\u2019hommage d\u2019un souvenir. Cette contr\u00e9e, que sans interruption ont habit\u00e9e des gens de m\u00eame race<a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftn1\">[1]<\/a>, est pass\u00e9e de mains en mains jusqu\u2019\u00e0 ce jour, en sauvegardant gr\u00e2ce \u00e0 leur valeur sa libert\u00e9. Ils m\u00e9ritent des \u00e9loges ; mais nos p\u00e8res en m\u00e9ritent davantage encore. A l\u2019h\u00e9ritage qu\u2019ils avaient re\u00e7u, ils ont ajout\u00e9 et nous ont l\u00e9gu\u00e9, au prix de mille labeurs, la puissance que nous poss\u00e9dons. Nous l\u2019avons accrue, nous qui vivons encore et qui sommes parvenus \u00e0 la pleine maturit\u00e9. C\u2019est nous qui avons mis la cit\u00e9 en \u00e9tat de se suffire \u00e0 elle-m\u00eame en tout dans la guerre comme dans la paix. Les exploits guerriers qui nous ont permis d\u2019acqu\u00e9rir ces avantages, l\u2019ardeur avec laquelle nous-m\u00eames ou nos p\u00e8res nous avons repouss\u00e9 les attaques des Barbares ou des Grecs, je ne veux pas m\u2019y attarder ; vous les connaissez tous, aussi je les passerai sous silence. Mais la formation qui nous a permis d\u2019arriver \u00e0 ce r\u00e9sultat, la nature des institutions politiques et des moeurs qui nous ont valu ces avantages, voil\u00e0 ce que je vous montrerai d\u2019abord ; je continuerai par l\u2019\u00e9loge de nos morts, car j\u2019estime que dans les circonstances pr\u00e9sentes un pareil sujet est d\u2019actualit\u00e9 et que la foule enti\u00e8re des citoyens et des \u00e9trangers peut en tirer un grand profit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Notre constitution politique n\u2019a rien \u00e0 envier aux lois qui r\u00e9gissent nos voisins ; loin d\u2019imiter les autres, nous donnons l\u2019exemple \u00e0 suivre. Du fait que l\u2019\u00c9tat, chez nous, est administr\u00e9 dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de la masse et non d\u2019une minorit\u00e9, notre r\u00e9gime a pris le nom de d\u00e9mocratie. En ce qui concerne les diff\u00e9rends particuliers, l\u2019\u00e9galit\u00e9 est assur\u00e9e \u00e0 tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation \u00e0 la vie publique, chacun obtient la consid\u00e9ration en raison de son m\u00e9rite, et la classe \u00e0 laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n\u2019est g\u00ean\u00e9 par la pauvret\u00e9 et par l\u2019obscurit\u00e9 de sa condition sociale, s\u2019il peut rendre des services \u00e0 la cit\u00e9. La libert\u00e9 est notre r\u00e8gle dans le gouvernement de la r\u00e9publique et dans nos relations quotidiennes la suspicion n\u2019a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s\u2019il agit \u00e0 sa t\u00eate ; enfin nous n\u2019usons pas de ces humiliations qui, pour n\u2019entra\u00eener aucune perte mat\u00e9rielle, n\u2019en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu\u2019elles donnent. La contrainte n\u2019intervient pas dans nos relations particuli\u00e8res ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la r\u00e9publique ; nous ob\u00e9issons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout \u00e0 celles qui assurent la d\u00e9fense des opprim\u00e9s et qui, tout en n\u2019\u00e9tant pas codifi\u00e9es, impriment \u00e0 celui qui les viole un m\u00e9pris universel.<a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftn2\">[2]<\/a>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En outre pour dissiper tant de fatigues, nous avons m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2me des d\u00e9lassements fort nombreux ; nous avons institu\u00e9 des jeux et des f\u00eates qui se succ\u00e8dent d\u2019un bout de l\u2019ann\u00e9e \u00e0 l\u2019autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l\u2019agr\u00e9ment journalier bannit la tristesse. L\u2019importance de la cit\u00e9 y fait affluer toutes les ressources de la terre et nous jouissons aussi bien des productions de l\u2019univers que de celles de notre pays.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne la guerre, voici en quoi nous diff\u00e9rons de nos adversaires. Notre ville est ouverte \u00e0 tous ; jamais nous n\u2019usons de X\u00e9n\u00e9lasies<a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftn3\">[3]<\/a> pour \u00e9carter qui que ce soit d\u2019une connaissance ou d\u2019un spectacle, dont la r\u00e9v\u00e9lation pourrait \u00eatre profitable \u00e0 nos ennemis. Nous fondons moins notre confiance sur les pr\u00e9paratifs et les ruses de guerre que sur notre propre courage au moment de l\u2019action. En mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, d\u2019autres peuples, par un entra\u00eenement p\u00e9nible, accoutument les enfants d\u00e8s le tout jeune \u00e2ge au courage viril ; mais nous, malgr\u00e9 notre genre de vie sans contrainte, nous affrontons avec autant de bravoure qu\u2019eux des dangers semblables. En voici une preuve ; les Lac\u00e9d\u00e9moniens, quand ils se mettent en campagne contre nous, n\u2019op\u00e8rent pas seuls, mais avec tous leurs alli\u00e9s ; nous, nous p\u00e9n\u00e9trons seuls dans le territoire de nos voisins et tr\u00e8s souvent nous n\u2019avons pas trop de peine \u00e0 triompher, en pays \u00e9tranger, d\u2019adversaires qui d\u00e9fendent leurs propres foyers. De plus, jamais jusqu\u2019ici nos ennemis ne se sont trouv\u00e9s face \u00e0 face avec toutes nos forces rassembl\u00e9es ; c\u2019est qu\u2019il nous faut donner nos soins \u00e0 notre marine et distraire de nos forces pour envoyer des d\u00e9tachements sur bien des points de notre territoire. Qu\u2019ils en viennent aux mains avec une fraction de nos troupes : vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous repouss\u00e9s ; vaincus, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9faits par l\u2019ensemble de nos forces. Admettons que nous affrontons les dangers avec plus d\u2019insouciance que de p\u00e9nible application, que notre courage proc\u00e8de davantage de notre valeur naturelle que des obligations l\u00e9gales, nous avons au moins l\u2019avantage de ne pas nous inqui\u00e9ter des maux \u00e0 venir et d\u2019\u00eatre, \u00e0 l\u2019heure du danger, aussi braves que ceux qui n\u2019ont cess\u00e9 de s\u2019y pr\u00e9parer. Notre cit\u00e9 a \u00e9galement d\u2019autres titres \u00e0 l\u2019admiration g\u00e9n\u00e9rale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous savons concilier le go\u00fbt du beau avec la simplicit\u00e9 et le go\u00fbt des \u00e9tudes avec l\u2019\u00e9nergie. Nous usons de la richesse pour l\u2019action et non pour une vaine parade en paroles. Chez nous, il n\u2019est pas honteux d\u2019avouer sa pauvret\u00e9 ; il l\u2019est bien davantage de ne pas chercher \u00e0 l\u2019\u00e9viter. Les m\u00eames hommes peuvent s\u2019adonner \u00e0 leurs affaires particuli\u00e8res et \u00e0 celles de l\u2019Etat ; les simples artisans peuvent entendre suffisamment les questions de politique. Seuls nous consid\u00e9rons l\u2019homme qui n \u2018y participe pas comme un mutile et non comme un oisif. C\u2019est par nous-m\u00eames que nous d\u00e9cidons des affaires, que nous nous en faisons un compte exact pour nous, la parole n\u2019est pas nuisible \u00e0 l\u2019action, ce qui l\u2019est, c\u2019est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l\u2019action. Voici donc en quoi nous nous distinguons : nous savons \u00e0 la fois apporter de l\u2019audace et de la r\u00e9flexion dans nos entreprises. Les autres, l\u2019ignorance les rend hardis, la r\u00e9flexion ind\u00e9cis. Or ceux-l\u00e0 doivent \u00eatre jug\u00e9s les plus valeureux qui, tout en connaissant exactement les difficult\u00e9s et les agr\u00e9ments de la vie, ne se d\u00e9tournent pas des dangers. En ce qui concerne la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, nous diff\u00e9rons \u00e9galement du grand nombre ; car ce n\u2019est pas par les bons offices que nous recevons, mais par ceux que nous rendons, que nous acqu\u00e9rons des amis. Le bienfaiteur se montre un ami plus s\u00fbr que l\u2019oblig\u00e9 ; il veut, en lui continuant sa bienveillance, sauvegarder la reconnaissance qui lui est due ; l\u2019oblig\u00e9 se montre plus froid, car il sait qu\u2019en payant de retour son bienfaiteur, il ne se m\u00e9nage pas de la reconnaissance, mais acquitte une dette. Seuls nous ob\u00e9issons \u00e0 la confiance propre aux \u00e2mes lib\u00e9rales et non \u00e0 un calcul int\u00e9ress\u00e9, quand nous accordons hardiment nos bienfaits.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En un mot, je l\u2019affirme, notre cit\u00e9 dans son ensemble est l\u2019\u00e9cole de la Gr\u00e8ce<a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftn4\">[4]<\/a> et, \u00e0 consid\u00e9rer les individus, le m\u00eame homme sait plier son corps \u00e0 toutes les circonstances avec une gr\u00e2ce et une souplesse extraordinaires. Et ce n\u2019est pas l\u00e0 un vain \u00e9talage de paroles, command\u00e9es par les circonstances, mais la v\u00e9rit\u00e9 m\u00eame ; la puissance que ces qualit\u00e9s nous ont permis d\u2019acqu\u00e9rir vous l\u2019indique. Ath\u00e8nes est la seule cit\u00e9 qui, \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, se montre sup\u00e9rieure \u00e0 sa r\u00e9putation ; elle est la seule qui ne laisse pas de rancune \u00e0 ses ennemis, pour les d\u00e9faites qu\u2019elle leur inflige, ni de m\u00e9pris \u00e0 ses sujets pour l\u2019indignit\u00e9 de leurs ma\u00eetres. Cette puissance est affirm\u00e9e par d\u2019importants t\u00e9moignages et d\u2019une fa\u00e7on \u00e9clatante \u00e0 nos yeux et \u00e0 ceux de nos descendants ; ils nous vaudront l\u2019admiration, sans que nous ayons besoin des \u00e9loges d\u2019un Hom\u00e8re ou d\u2019un autre po\u00e8te \u00e9pique capable de s\u00e9duire momentan\u00e9ment, mais dont les fictions seront contredites par la r\u00e9alit\u00e9 des faits. Nous avons forc\u00e9 la terre et la mer enti\u00e8res \u00e0 devenir accessibles \u00e0 notre audace, partout nous avons laiss\u00e9 des monuments \u00e9ternels des d\u00e9faites inflig\u00e9es \u00e0 nos ennemis et de nos victoires. Telle est la cit\u00e9 dont, avec raison, ces hommes n\u2019ont pas voulu se laisser d\u00e9pouiller et pour laquelle ils ont p\u00e9ri courageusement dans le combat ; pour sa d\u00e9fense nos descendants consentiront \u00e0 tout souffrir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis \u00e9tendu sur les m\u00e9rites de notre cit\u00e9, car je voulais vous montrer que la partie n\u2019est pas \u00e9gale entre nous et ceux qui ne jouissent d\u2019aucun de ces avantages et \u00e9tayer de preuves l\u2019\u00e9loge des hommes qui font l\u2019objet de ce discours. J\u2019en ai fini avec la partie principale. La gloire de la r\u00e9publique, qui m\u2019a inspir\u00e9, \u00e9clate dans la valeur de ces soldats et de leurs pareils. Leurs actes sont \u00e0 la hauteur de leur r\u00e9putation. Il est peu de Grecs dont on en puisse dire autant. Rien ne fait mieux voir \u00e0 mon avis la valeur d \u2018un homme que cette fin, qui chez les jeunes gens signale et chez les vieillards confirme la valeur. En effet ceux qui par ailleurs ont montr\u00e9 des faiblesses m\u00e9ritent qu\u2019on mette en avant leur bravoure \u00e0 la guerre ; car ils ont effac\u00e9 le mal par le bien et leurs services publics ont largement compens\u00e9 les torts de leur vie priv\u00e9e. Aucun d\u2019eux ne s\u2019est lass\u00e9 amollir par la richesse au point d\u2019en pr\u00e9f\u00e9rer les satisfactions \u00e0 son devoir ; aucun d\u2019eux par l\u2019espoir d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la pauvret\u00e9 et de s\u2019enrichir n\u2019a h\u00e9sit\u00e9 devant le danger. Convaincus qu\u2019il fallait pr\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ces biens le ch\u00e2timent de l\u2019ennemi, regardant ce risque comme le plus beau, ils ont voulu en l\u2019affrontant ch\u00e2tier l\u2019ennemi et aspirer \u00e0 ces honneurs. Si l\u2019esp\u00e9rance les soutenait dans l\u2019incertitude du succ\u00e8s, au moment d \u2018agir et \u00e0 la vue du danger, ils ne mettaient de confiance qu\u2019en eux-m\u00eames. Ils ont mieux aim\u00e9 chercher leur salut dans la d\u00e9faite de l\u2019ennemi et dans la mort m\u00eame que dans un l\u00e2che abandon ; ainsi ils ont \u00e9chapp\u00e9 au d\u00e9shonneur et risqu\u00e9 leur vie. Par le hasard d\u2019un instant, c\u2019est au plus fort de la gloire et non de la peur qu\u2019ils nous ont quitt\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi qu\u2019ils se sont montr\u00e9s les dignes fils de la cit\u00e9. Les survivants peuvent bien faire des v\u0153ux pour obtenir un sort meilleur, mais ils doivent se montrer tout aussi intr\u00e9pides \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019ennemi ; qu\u2019ils ne se bornent pas \u00e0 assurer leur salut par des paroles. Ce serait aussi s\u2019attarder bien inutilement que d\u2019\u00e9num\u00e9rer, devant des gens parfaitement inform\u00e9s comme vous l\u2019\u00eates, tous les biens attach\u00e9s \u00e0 la d\u00e9fense du pays. Mais plut\u00f4t ayez chaque jour sous les yeux la puissance de la cit\u00e9 ; servez -la avec passion et quand vous serez bien convaincus de sa grandeur, dites-vous que c\u2019est pour avoir pratiqu\u00e9 l\u2019audace, comme le sentiment du devoir et observ\u00e9 l\u2019honneur dans leur conduite que ces guerriers la lui ont procur\u00e9e. Quand ils \u00e9chouaient, ils ne se croyaient pas en droit de priver la cit\u00e9 de leur valeur et c\u2019est ainsi qu\u2019ils lui ont sacrifi\u00e9 leur vertu comme la plus noble contribution. Faisant en commun le sacrifice de leur vie, ils ont acquis chacun pour sa part une gloire immortelle et obtenu la plus honorable s\u00e9pulture. C\u2019est moins celle o\u00f9 ils reposent maintenant que le souvenir immortel sans cesse renouvel\u00e9 par les discours et les comm\u00e9morations. Les hommes \u00e9minents ont la terre enti\u00e8re pour tombeau. Ce qui les signale \u00e0 l\u2019attention, ce n\u2019est pas seulement dans leur patrie les inscriptions fun\u00e9raires grav\u00e9es sur la pierre ; m\u00eame dans les pays les plus \u00e9loign\u00e9s leur souvenir persiste, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00e9pitaphe, conserv\u00e9 dans la pens\u00e9e et non dans les monuments. Enviez donc leur sort, dites-vous que la libert\u00e9 se confond avec le bonheur et le courage avec la libert\u00e9 et ne regardez pas avec d\u00e9dain les p\u00e9rils de la guerre. Ce ne sont pas les malheureux, priv\u00e9s de l\u2019espoir d\u2019un sort meilleur, qui ont le plus de raisons de sacrifier leur vie, mais ceux qui de leur vivant risquent de passer d\u2019une bonne \u00e0 une mauvaise fortune et qui en cas d\u2019\u00e9chec verront leur sort compl\u00e8tement chang\u00e9. Car pour un homme plein de fiert\u00e9, l\u2019amoindrissement caus\u00e9 par la l\u00e2chet\u00e9 est plus douloureux qu\u2019une mort qu\u2019on affronte avec courage, anim\u00e9 par l \u2018esp\u00e9rance commune et qu\u2019on ne sent m\u00eame pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi ne m\u2019apitoierai-je pas sur le sort des p\u00e8res ici pr\u00e9sents, je me contenterai de les r\u00e9conforter. Ils savent qu\u2019ils ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie et que le bonheur est pour ceux qui obtiennent comme ces guerriers la fin la plus glorieuse ou comme vous le deuil le plus glorieux et qui voient co\u00efncider l\u2019heure de leur mort avec la mesure de leur f\u00e9licit\u00e9. Je sais n\u00e9anmoins qu\u2019il est difficile de vous persuader ; devant le bonheur d\u2019autrui, bonheur dont vous avez joui, il vous arrivera de vous souvenir souvent de vos disparus. Or l\u2019on souffre moins de la privation des biens dont on n\u2019a pas profit\u00e9 que de la perte de ceux auxquels on \u00e9tait habitu\u00e9. II faut pourtant reprendre courage ; que ceux d\u2019entre vous \u00e0 qui l\u2019\u00e2ge le permet aient d\u2019autres enfants ; dans vos familles les nouveau-n\u00e9s vous feront oublier ceux qui ne sont plus ; la cit\u00e9 en retirera un double avantage sa population ne diminuera pas et sa s\u00e9curit\u00e9 sera garantie. Car il est impossible de prendre des d\u00e9cisions justes et \u00e9quitables, si l\u2019on n\u2019a pas comme vous d\u2019enfants \u00e0 proposer comme enjeu et \u00e0 exposer au danger. Quant \u00e0 vous qui n\u2019avez plus cet espoir, songez \u00e0 l\u2019avantage que vous a conf\u00e9r\u00e9 une vie dont la plus grande partie a \u00e9t\u00e9 heureuse ; le reste sera court ; que la gloire des v\u00f4tres all\u00e8ge votre peine ; seul l\u2019amour de la gloire ne vieillit pas et, dans la vieillesse, ce n\u2019est pas l\u2019amour de l\u2019argent, comme certains le pr\u00e9tendent, qui est capable de nous charmer, mais les honneurs qu\u2019on nous accorde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et vous, fils et fr\u00e8res ici pr\u00e9sents de ces guerriers, je vois pour vous une grande lutte \u00e0 soutenir. Chacun aime \u00e0 faire l\u2019\u00e9loge de celui qui n\u2019est plus. Vous aurez bien du mal, en d\u00e9pit de votre vertu \u00e9clatante, \u00e0 vous mettre je ne dis pas \u00e0 leur niveau, mais un peu au-dessous. Car l\u2019\u00e9mulation entre vivants provoque l\u2019envie, tandis que ce qui ne fait plus obstacle obtient tous les honneurs d\u2019une sympathie incontest\u00e9e. S\u2019il me faut aussi faire mention des femmes r\u00e9duites au veuvage, j\u2019exprimerai toute ma pens\u00e9e en une br\u00e8ve exhortation : toute leur gloire consiste \u00e0 ne pas se montrer inf\u00e9rieures \u00e0 leur nature et \u00e0 faire parler d\u2019elles le moins possible parmi les hommes, en bien comme en mal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai termin\u00e9 ; conform\u00e9ment \u00e0 la loi, mes paroles ont exprim\u00e9 ce que je croyais utile ; quant aux honneurs r\u00e9els, d\u00e9j\u00e0 une partie a \u00e9t\u00e9 rendue \u00e0 ceux qu\u2019on ensevelit de plus leurs enfants d\u00e9sormais et jusqu\u2019\u00e0 leur adolescence seront \u00e9lev\u00e9s aux frais de l\u2019\u00c9tat<a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftn5\">[5]<\/a>; c\u2019est une couronne offerte par la cit\u00e9 pour r\u00e9compenser les victimes de ces combats et leurs survivants ; car les peuples qui proposent \u00e0 la vertu de magnifiques r\u00e9compenses ont aussi les meilleurs citoyens. Maintenant apr\u00e8s avoir vers\u00e9 des pleurs sur ceux que vous avez perdus, retirez-vous<a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftn6\">[6]<\/a>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftnref1\">[1]<\/a> Les Ath\u00e9niens \u00e9taient tr\u00e8s fiers de leur qualit\u00e9 d\u2019autochtones. Ils ne sont pas install\u00e9s dans l\u2019Attique en pays conquis comme les Spartiates camp\u00e9s dans la Laconie tr\u00e8s peupl\u00e9e, qu\u2019ils contiennent dans l\u2019ob\u00e9issance avec leurs 9.000 hoplites.&nbsp;P\u00e9ricl\u00e8s le leur rappelle pour les flatter.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftnref2\">[2]<\/a> P\u00e9ricl\u00e8s fait l\u2019\u00e9loge du gouvernement d\u00e9mocratique qu\u2019il a contribu\u00e9 \u00e0 substituer \u00e0 un r\u00e9gime aristocratique et qui aurait pu faire la grandeur d\u2019Ath\u00e8nes, \u00e0 condition qu\u2019il y e\u00fbt toujours des P\u00e9ricl\u00e8s ou des D\u00e9mosth\u00e8ne pour diriger l\u2019Assembl\u00e9e du peuple et que ces hommes n\u00e9cessaires, ces hommes providentiels fussent \u00e9cout\u00e9s plus que les Cl\u00e9on, les Alcibiade, les Eschine. On peut discerner dans cet \u00e9loge des Ath\u00e9niens la critique des m\u0153urs et du r\u00e9gime de Sparte.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftnref3\">[3]<\/a> La x\u00e9n\u00e9lasie, manifestation de x\u00e9nophobie, pratiqu\u00e9e \u00e0 Sparte consistait dans l\u2019obligation pour les \u00e9trangers d\u2019obtenir des magistrats l\u2019autorisation de r\u00e9sider \u00e0 Sparte, autorisation r\u00e9vocable d\u2019ailleurs pour cause de mauvais exemple.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftnref4\">[4]<\/a> P\u00e9ricl\u00e8s ne pouvait qu\u2019exciter contre Ath\u00e8nes la jalousie des autres cit\u00e9s et de Sparte en particulier, en proclamant que sa ville \u00e9tait l\u2019Ecole de la Gr\u00e8ce et que les citoyens pouvaient s\u2019enorgueillir d\u2019\u00eatre gouvern\u00e9s par les ma\u00eetres les plus dignes. Justement les villes alli\u00e9es de la thalassocratie ath\u00e9nienne ne cessaient de se plaindre de ne pas jouir de \u00ab&nbsp;l\u2019isonomie&nbsp;\u00bb, d\u2019\u00eatre trait\u00e9es en \u00ab&nbsp;sujettes&nbsp;\u00bb. Elles se tournaient vers Sparte, s\u2019imaginant que l\u2019\u00c9tat dorien respectait mieux que sa rivale, Ath\u00e8nes, la libert\u00e9 des \u00c9tats grecs. Ath\u00e8nes et P\u00e9ricl\u00e8s se faisaient des illusions en croyant qu\u2019ils seraient r\u00e9compens\u00e9s de la prosp\u00e9rit\u00e9 que leur puissance assurait \u00e0 leurs alli\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftnref5\">[5]<\/a> Les enfants des guerriers morts \u00e9taient \u00e9lev\u00e9s aux frais de l\u2019\u00c9tat jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 16 ans environ. C\u2019est la cons\u00e9quence logique du service militaire obligatoire. La France n\u2019a fait que suivre ce lointain exemple en cr\u00e9ant l\u2019\u0153uvre des pupilles de la nation.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/401-rlaroche.profweb.ca\/?page_id=5718#_ftnref6\">[6]<\/a> P\u00e9ricl\u00e8s, Thucydide aidant, trace un portrait, tr\u00e8s certainement embelli, d\u2019Ath\u00e8nes, ou de ce qu\u2019aurait d\u00fb \u00eatre Ath\u00e8nes. La r\u00e9alit\u00e9, pr\u00e9sent\u00e9e au cours de la politique et de la conduite de la guerre, n\u2019est pas aussi flatteuse. Dans ces pages Thucydide a cr\u00e9\u00e9 en faveur de la r\u00e9publique ath\u00e9nienne un courant de sympathie et d\u2019admiration, contre lequel les alli\u00e9s des \u00eeles et des rivages d\u2019Asie auraient certainement protest\u00e9. L\u2019historien laisse percer sa fiert\u00e9 patriotique, en pr\u00e9sentant ce portrait id\u00e9alis\u00e9 comme un exemple et une le\u00e7on pour tout le monde grec.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La plupart de ceux qui avant moi ont pris ici la parole, ont fait un m\u00e9rite au l\u00e9gislateur d\u2019avoir ajout\u00e9 aux fun\u00e9railles pr\u00e9vues par la loi l\u2019oraison fun\u00e8bre en l\u2019honneur des guerriers morts \u00e0 la guerre. Pour moi, j\u2019eusse volontiers pens\u00e9 qu\u2019\u00e0 des hommes dont la vaillance s\u2019est manifest\u00e9e par des faits, il suffisait que&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":606,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-605","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/605","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=605"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/605\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":607,"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/605\/revisions\/607"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/606"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/enjeux-rlaroche.philo-cvm.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=605"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}